LE VALLON DES LUCIOLES, un roman de Isla Morley.

Chargées de secrets et de désirs, leurs ombres sont plus gracieuses que des créatures célestes.


1937, Kentucky. Clay Havens et Ulys Massey, deux jeunes photographe et journaliste, sont envoyés dans le cadre du New Deal réaliser un reportage sur un coin reculé des Appalaches.
Dès leur arrivée, les habitants du village les mettent en garde sur une étrange famille qui vit au cœur de la forêt. Il n’en faut pas plus pour qu’ils partent à leur rencontre, dans l’espoir de trouver un sujet passionnant.
Ce qu’ils découvrent va transformer à jamais la vie de Clay et stupéfier le pays entier. À travers l’objectif de son appareil, se dévoile une jeune femme splendide, Jubilee Buford, dont la peau teintée d’un bleu prononcé le fascine et le bouleverse.
Leur histoire sera émaillée de passion, de violence, de discorde dans une société américaine en proie au racisme et aux préjugés.
Inspiré par un fait réel, ce roman est une bouleversante histoire d’amour et un hymne à la différence.

L’AVIS DE LILIE
Lorsque j’ai lu le quatrième de couverture, j’avoue avoir été très intriguée. Maintenant que j’ai terminé cette lecture, j’avoue que je ne pensais pas ressentir autant d’émotions et avoir autant d’empathie pour les différents protagonistes.
Nous faisons ici connaissance avec Havens et Massey, un photographe et un journaliste envoyés par une agence gouvernementale dans les Appalaches. Arrivés là-bas, ils apprennent l’existence d’une famille mise à l’écart car deux de leurs enfants sont bleus. Intrigués, les deux amis se rendent là-bas pour décrocher un scoop… Mais est-ce cela qu’ils vont découvrir ? Cette rencontre va-t-elle bouleverser seulement leurs carrières ou leurs vies entières ?

Quand ils arrivent dans les Appalaches, Havens et Massey sont au point mort au niveau professionnel. Tandis que Massey rêve de faire la une des grands quotidiens, Havens semble désintéressé par tout et il semble n’avoir plus aucune perspective….Sa rencontre avec Jubilee, la fille « bleue » va lui ouvrir les yeux et lui redonner un but dans la vie. Contrairement à Massey, il se contente de peu mais veut surtout vivre en accord avec lui-même. J’ai trouvé l’évolution de Havens assez intéressante car derrière son apparente indifférence se cache un homme observateur et préoccupé par les autres. Jubilee, elle, ne sait pas si elle peut faire confiance à cet inconnu avec qui elle se sent si bien. Échaudée par le regard des autres et par toutes les paroles entendues à l’encontre des personnes comme elle, elle a appris à se faire discrète et à se fondre dans le décor pour ne pas faire de vagues. Son frère Levi, très protecteur, atteint du même mal qu’elle, va lui aussi essayer de trouver sa place dans ce monde qui ne veut pas d’eux.
J’ai passé un excellent moment de lecture avec ce roman. J’ai trouvé la plume de l’autrice très belle, poétique, et assez envoûtante. On est en totale immersion au creux du Vallon des Lucioles et j’ai beaucoup souffert au côté de ses habitants, pointés du doigts car coupables d’être différents. Ce récit dénonce les ravages du racisme et montre les dérives liées à la peur des autres et de l’inconnu. De tout temps, aux USA comme ailleurs, les personnes qui n’entrent pas dans les cases sont mises au banc de la société. Là, c’est encore une fois la couleur de peau qui dérange et qui effraie. L’autrice dénonce cela avec force et essaie de faire passer un message de tolérance à travers cette histoire assez incroyable et méconnue. Elle a ajouté à l’intrigue une romance qui m’a touchée même si, par moment, j’aurais aimé secoué les personnages pour qu’ils agissent, au lieu de trop réfléchir.
Pour conclure, « la vallon des lucioles » est une très belle découverte et je remercie chaudement Babelio et les éditions du Seuil.

 

L’AVIS D’ESMERALDA
Comment ne pas craquer en voyant cette couverture. De la douceur à profusion, ces petites lucioles traçant ce chemin, cette plume symbole de liberté également et d’emprisonnement. Premier roman traduit en France d’Isla Morley, LE VALLON DES LUCIOLES plaira à un grand nombre d’entre vous.

 

Direction les Appalaches, une petite ville qui se prénomme Chance, longeant la voie ferrée. 1937, nouveau Krach boursier de Wall Street, plongeant des milliers de gens dans la misère, et ces petites villes qui vivotent dans une ambiance ségrégationniste. Un contexte géo-politique non négligeable et qui met en lumière les mœurs des personnages.

 

Havens et Massey, deux acolytes roulant leurs bosses ensemble depuis quelques années déjà. Havens, photographe, a été primé par le célèbre prix Pulitzer et Massey, journaliste, écrit des piges ici et là sans véritablement percé. Envoyés par le gouvernement afin de dépeindre les habitudes des habitants vivant dans les territoires les plus reculés, ils prennent leur mission très à cœur. Un premier contact à chaud dans un bar miteux dévoile un surprenant événement « la chasse au raton bleu ». Intrigués les voici en quête d’informations concises. De fil en aiguille les voici sur un chemin poussiéreux à la recherche d’une communauté isolée qui pourra répondre à leurs questions. Un pas après l’autre, après s’être éloignés du chemin et certainement perdus, les voici face à une sublime créature. Une jeune femme bleue. Estomaqués, ébahis, ils la poursuivent, comme ces chiens affamés grognant derrière leur os. Malencontreusement, Havens se fait mordre par un serpent. La jeune femme cachée afin de les observer, vient à son secours. C’est ainsi qu’ils rentrent au sein de cette communauté surprenante.

 

En convalescence, Havens fait la connaissance de Jubilee, la jeune femme bleue. Totalement hypnotisé par la belle, au fil des jours, une jolie relation naît entre eux. Elle lui fait découvrir la nature et les oiseaux, escapades propice au renouveau et à la libération des chaînes entravant Havens. Lui, lui parle du monde extérieur. Deux belles âmes qui s’épanouissent à leur contact et qui désirent secrètement évoluer vers un autre chose. Alors que Massey se fait les crocs sur cet article qu’il désire faire paraître à leur sujet (du grand n’importe quoi), Havens découvre cet havre de paix. Et puis les vieilles querelles, des amours interdits, des non-dits, la colère et la haine, jaillissent sur le vallon laissant dans son sillage des traînées de sang, des cris et des larmes. La mort, l’abandon, la peur plongent la communauté au cœur d’un sombre avenir.

 

Jubilee est d’une douceur bienveillante, de celle que l’on aimerait côtoyer tous les jours. Sa couleur de peau est une énigme, voire une malédiction. Elle connaît les conséquences de son exposition, la méchanceté des gens, les insultes, les humiliations. Elle aimerait tant découvrir autre chose, sortir du vallon malgré les risques, se prouver que sa couleur ne la définit pas. Par un malheureux concours de circonstances elle va tout découvrir sur sa couleur. Une seconde vie s’offre à elle, mais sera t-elle toujours la Jubilee « bleue » qui aime virevolter dans la nature, soigner les oiseaux, et vivre dans l’insouciance ?

 

Isla Morley nous propose un roman où le thème soulevé par son histoire est encore et toujours aux États-Unis d’actualité. La ségrégation raciale fait toujours des ravages. Tiré d’une histoire réelle, Isla Morley empreigne ses mots d’une force à la fois magnifique et douloureuse. Une première partie latente afin de poser les bases de l’histoire et de mettre en lumière tous les personnages. Et une seconde partie totalement différente, où les émotions vous capturent sans plus vous lâcher avant le point final. Une légère touche de romance s’installe, adoucissant et contrebalançant la cruauté humaine. L’auteur insuffle cette lueur d’espérance au cœur des ténèbres et de la destruction. Un roman envoûtant tant par ses personnages que la thématique. Une histoire comme c’est si bien écrire les américain.e.s sur un sujet qui leur tient tant à cœur. La note atypique à ce roman est ce bleu mais dont je suis sûre vous allez tomber amoureux.ses. C’est le genre de roman qui a véritablement vocation à être adapté pour le petit écran.

CRÉATURES, un premier roman de Crissy Van Meter.

Elle se demandait combien d’entre eux avaient déjà vécu dans les mottes de cette terre, et combien parmi eux dont elle ignorerait à jamais l’existence.

CRÉATURES, Crissy Van Meter

« En posant l’oreille sur l’océan, tu pourrais bien l’entendre vibrer en toi. »
À la veille de ses noces, Evie fait face à trois problèmes : son fiancé marin-pêcheur est porté disparu en mer, la carcasse puante d’une baleine s’est échouée dans le petit port de Winter Island ; enfin sa mère épisodique a débarqué sans crier gare. Mais Evie en a vu d’autres. Elle a grandi trop vite auprès d’un père magnifique, aimant et négligent. Ensemble, ils ont vécu comme des hobos, des pirates, des explorateurs… et du commerce de la Winter Wonderland, la légendaire marijuana locale.

Alors parfois il y avait des tempêtes, parfois des coups de soleil.
Et il y avait toujours juste assez pour ne jamais quitter cette île magnétique, furieuse et solitaire, « comme germée du fond des eaux » au large des côtes californiennes. Au rythme changeant des marées, le récit se conjugue à tous les temps, à mesure qu’Evie évalue les dommages collatéraux de sa drôle d’enfance et les incertitudes inhérentes à sa vie insulaire.

 
Avoir le premier roman de Crissy Van Meter dans les mains, c’est se prendre la vague de plein fouet, chercher sa respiration quelque part entre la rudesse des lieux et les vents tempétueux, admirer la multitude des saisons qui défile. La douleur et l’impuissance des sentiments qui se confrontent. CRÉATURES captive, chamboule sans aucun doute.

 

Le mariage d’Evie est le point d’ancrage à toute l’histoire. De là, le passé et le futur se confrontent, se jouent l’un de l’autre. Hôtel des souvenirs, cartomancie de l’avenir au cœur d’un décor à la fois paradisiaque et impitoyable.

 

Evie parle de son enfance. Un père alcoolique qui l’adore plus que sa propre vie. Un père dysfonctionnel mais qui tient la barre haute, aucun naufrage n’est accepté. Un père aimant, un père qui se perd dans les profondeurs de ses blessures, abîmes de l’âme. Un père qui fait de son mieux. Un père légendaire, orateur majestueux des histoires qui font l’île, sa vie, tel le vecteur d’un héritage lointain, ailleurs. Une mère démissionnaire toute aussi dysfonctionnelle. Les voyages, la célébrité, loin très loin de l’île et loin de sa fille dont le souvenir surgit ici et là au grès de ses pérégrinations et de ses envies. Une mère lâcheuse.

 

Evie se construit tant bien que mal. Des souvenirs en pagaille. Des bons. Des mauvais. Envies fugaces telles des apparitions miraculeuses auxquelles il est agréable de se s’accrocher, juste un peu, juste pour y croire. Evie rêve de tout et de rien, qu’en est-il vraiment quand l’absence de tout et de ce rien n’est qu’illusion. L’océan est son confident, les nuages son protecteur, le soleil son moteur et l’île, toute entière, sa maison.

 

Crissy Van Meter met en exergue la grandeur des émotions. Intenses, paralysantes, euphoriques. Celles qui habitent tout au long d’une vie. Une balade que j’ai appréciée et où j’ai pris le temps de le faire. Une bouffée d’oxygène où ce paradis est peuplé de ces créatures mi vivantes, mi mortes. Celles qui se vénèrent, celle qui s’oublient. Celles qui font grandir tant bien que mal. Une douceur exquise confrontée à la violence, la plume de Crissy Van Meter m’a transportée. J’ai su aimer la langueur, parfois nocive parfois enchanteresse, du récit aux mille couleurs.

 

A découvrir sans faute !

 

Une chronique de #Esméralda

SE CACHER POUR L’HIVER, le premier roman de Sarah St Vincent.


On a coutume de dire qu’il y a deux types d’histoires : celle où le héros part en voyage et celle où un étranger arrive en ville. Les derniers touristes se sont envolés depuis longtemps quand, ce jour de décembre 2007, « l’étranger » – Daniil – pousse la porte de l’auberge dans laquelle travaille Kathleen, au cœur du parc naturel. À son accent et son allure, il n’est à l’évidence pas d’ici, mais Kathleen, qui a choisi ce coin pour son silence, n’est pas du genre à jouer les indiscrètes.
À seulement 27 ans, elle est veuve depuis quatre ans déjà, depuis l’accident de voiture qui a coûté la vie à son mari… « L’étranger » dit être un étudiant ouzbek – rien ne le prouve, par contre il semble évident qu’il a peur, qu’il fuit quelque chose, quelqu’un. Les jours passent, se ressemblent, peu à peu une amitié se noue. Plus Kahtleen apprend des secrets de Daniil (« J’ai trahi »), plus il lui devient impossible de continuer à ignorer les siens. Et, pendant ce temps, le danger se rapproche…
Traduction Eric Moreau.

Au cœur de forêts de Pennsylvanie, Kathleen vaque jours après jours à ses occupations. Région coupée du monde dès les premières neiges, le snack où elle travaille devient silencieux. Les heures et les jours s’égrènent selon un rituel fallacieux. Un pas après l’autre Kathleen, survit à sa vie devenue un sale enfer. Le corps douloureux, l’âme en peine, Kathleen est devenu le fantôme d’elle même. Blessures visibles, blessures invisibles se côtoient cette chair meurtrie au delà du concevable. Kathleen avance tant bien que mal, s’efforce d’être la jeune femme qu’elle devrait être, s’efforce de sourire à sa grand-mère soucieuse et malade, s’efforce de se cacher sous cet artifice qu’est l’apparence.
Alors que les premières neiges font leur apparition, un étranger fait irruption. Un premier contact aussi froid que délicat, mais qui pousse la curiosité de Kathleen à son maximum. Alors qu’il s’éternise dans le coin, une étrange liaison s’installe entre eux. D’abord silencieuse, elle évolue vers l’amitié. Une relation où la méfiance est de mise dans un premier temps, s’effilochant vers les confidences. La neige resserre les liens, les tisse, sur le chemin de la résilience, de l’acception et de la rédemption. Alors que cette dernière fuit à l’arrivée du printemps, la vérité explose, effraie.

 

Sarah St Vincent signe un premier roman d’une rare intensité. Elle met en scène posément ses personnages et les amène avec une délicieuse délicatesse à la délivrance. Elle virevolte dans les airs une douce mélopée, laissant ici et là des notes acides, dramatiques. Avec grâce, mélancolie et dans ce silence qui annonce le pire, Sarah St Vincent met en scène l’innommable, la violence. D’abord tapie dans ce silence morbide, l’arrivée de l’étranger va la réveiller, mais au lieu de surgir, elle va tisser sa toile solidement pour que rien ne lui échappe. Elle se nourrit des peurs, des souffrance et des cauchemars. Et puis le moment venu, elle s’octroie le rôle principal. Cette montée crescendo est très perfide dans le sens où elle surprend littéralement et on comprend qu’au point final pourquoi. Sous la cadence latente des trois quarts du roman, le pire se prépare. Sarah St Vincent traite un thème fort et actuel : violence domestique, celle psychologique et physique. Elle aborde avec une véritable sensibilité et avec une force considérable, celle qui permet la délivrance fictive ou réelle.

 

Kathleen et Daniil, c’est en quelque sorte le Blanc et le Noir qui se rencontrent. Chacun dans sa manière d’interagir avec l’autre va servir de miroir révélateur. Une histoire d’amitiés qui n’aurait pas dû être, une histoire d’un homme et d’une femme transfigurés à tout jamais par la noirceur la plus abyssale de l’âme humaine.

 

A découvrir de toute urgence !

 

Une chronique de #Esméralda

JONNY APPLESEED, un roman de Joshua Whitehead.


Vivant hors réserve et cherchant tant bien que mal à s’acclimater à la vie urbaine, Jonny devient travailleur du cybersexe pour gagner sa vie. Il a devant lui très exactement une semaine avant de devoir rentrer à la réserve pour assister aux funérailles de son beau-père.
Les sept jours qui suivent se déclinent comme un rêve enfiévré : histoires d’amour, traumatismes, sexe, liens familiaux, désirs et ambitions, souvenirs déchirants de sa kokum (grand-mère) si chère, etc. La vie de Jonny consiste en une série de ruptures, mais aussi de liens inextricables. Tout en se préparant au retour à la maison, Jonny tente de rassembler les divers morceaux de sa vie.

Je continue mon exploration de la littérature des Premières Nations et ce roman a une aura singulière. Une aura émouvante qui m’a entrainée aux côtés d’un héros, cela serait mal de dire non-conformiste, un héros lumineux et transcendant.
Jonny a grandi dans la réserve. Auprès de sa kokum (grand-mère), une femme extraordinaire et attachante. Jonny est ce petit garçon particulier qui découvre très tôt qu’il aime les hommes, il aimera plus tard, en grandissant, devenir une femme. La réserve est un endroit malsain où cette particularité irrite au plus haut point. Les sarcasmes, les moqueries sont ouvertement balancés. Jonny s’épanouit malgré tout et devient cet homme/femme assumé qui va s’extraire, un peu, de son monde. Il quitte la réserve et s’installe en ville. Pour survivre, manger, boire de l’alcool, pour s’amuser, pour fumer, il devient un travailleur du cybersexe. Le décès de son beau-père déclenche ce quelque chose d’improbable. Telle une « madeleine de Proust », les souvenirs de son enfance, de son adolescence, de sa kokum, de sa mère, de ses amis, surgissent tel un flot parfois mélancolique, joyeux, tendre.

 

Jonny se définit comme un NDN (indien) bi-spirituel. Un terme moderne au sein d’une nation qui par son anéantissement prend la mesure de la singularité.

 

C’est un roman dont il m’est difficile de mettre les mots. Un roman qui est à la fois déchirant et merveilleux. Un roman dont sa force tire du passé et du présent, à la conjecture de deux mondes qui s’entrechoquent encore aujourd’hui mais où les perdant son désignés. Il y a cette notion de hargne, de s’affranchir et de s’autoproclamer. Il y a cette notion de temps qui fuit et qui retient, un préjudice qu’ils acceptent. Une lecture qui va au-delà des aprioris, qui va bien, bien, au-delà de l’identité, qui va au-delà de toute beauté, de toute laideur, un roman tout simplement magnifique.

 

Un roman qui puisse sa force inaltérable dans cet instant T et dans ces instants du passé. Un roman tournait, malgré toute cette douleur, vers le futur insufflant cet espoir véritable.

 

Joshua Whitehead retient le lecteur en captivité, s’épanchant avec malice et surprise sur sa vie polychrome.

 

Un roman bluffant et sans filtre !

 

Il y a de ces sons qui me font toujours mal et l’un d’entre eux est le son de ma mère qui pleure. On dirait qu’elle est toujours en train au téléphone avec quelqu’un qui est soit mourant soit souffrant, ou qui connaît quelqu’un qui l’est. Il n’y a pas assez de blagues dans le monde pour que j’arrête de ressentir. Je crois que c’est pour cette raison qu’elle prend un coup et pour la même raison que je fais pareil des fois. Mais malgré ses épisodes de débauche, j’adore me retrouver avec ma mère. Comme avec ma kokum, j’avais l’habitude de l’observer se maquiller pour ses soirées, et le processus me plaisait d’autant plus que Maman optait souvent pour un look plus drag que naturel. Elle avait le don pour l’expérimentation quand venait le temps de se refaire la face au complet avec des produits de pharmacie et un moignon de crayon à lèvres gros comme un ongle. ma mère tirait une grande fierté de sa routine maquillage. Un soir, elle m’avait méticuleusement expliqué sa méthode.

 

Une chronique de #Esméralda

MÈRE A MÈRE, un roman de Sindiwe Magona.


Grand roman de l’apartheid où violence et beauté demeurent l’héritage de l’histoire. Sindiwe Magona signe un récit bouleversant sous forme de lettre. L’Afrique du Sud y est racontée tout en nuances, complexité et passion.
Traduit par Sarah Davies Cordova.

Terre de souffrance, l’Afrique du Sud a connu bien des heures sombres durant l’apartheid. Si souvent Nelson Mandela demeure le point de repaire historique, l’apartheid est bien plus que ça.
Mandisa, mère courage, déverse ici avec un amour tranchant et une colère sourde, des mots cruels, des mots de vie. Sa vie, celle intrinsèque de son fils. Une frise effrayante et sans concession d’un pays blanc et noir. Deux peuples où la haine se traduit par les cris de guerre et ce meurtre sanglant. Partie d’un fait réel, août 1993 l’assassinat de l’étudiante américaine Amy Biehl, devient le moteur de cette histoire émouvante et impressionnante.

 

Mandisa, mère loyale envers ses valeurs, s’épanche tout au long de sa lettre adressée à la maman de la victime. Son monologue poignant est renversant et saisissant. Son fils tueur n’est pas le centre de son histoire, mais en est la finalité. Mandisa parle de son enfance, parle de sa joie, de la dureté de la vie mais sur un ton enjoué. Le moindre fait est source de bonheur, laissant loin derrière les malheurs. Les hommes qui travaillent, les femmes qui crient, se réunissant la nuit tombée pour se raconter des histoires anciennes, des histoires de maintenant. Un monde dans un monde qui ne veut pas d’eux. Un monde où tout se bricole, où tout se monnaye, un monde où la simplicité est une chance. Le malheur arrive du ciel qui les presse de prendre leur clic et leur clac dans le but de s’entasser dans ces township la décrépitude est reine. L’école devenant la seule alliée pour sortir de la misère. Les enfants sont livrés à eux même quand ils ne sont pas inscrits à l’école. Bagarre en tout genre, les filles sont violés, laissées pour compte aux yeux des traditions. Ce fils n’était pas voulu, pas convoité, pas espère de la sorte. Arrivé par un hasard du sort, il change entièrement sa vie. Mariée au père non pas par amour, mais par nécessité de se conformer aux traditions. Sa belle famille l’accueille sans effusion jusqu’à la disparition de ce papa quasi absent. Son fils grandit. Témoin de la dureté et de la cruauté du township, il s’accroche tant bien que mal à un monde où la violence et la reconnaisse dansent un ballet sanglant. La vie de son fils ne pouvait pas être autrement. Son geste n’est en rien justifié mais est la conséquence d’une vie désordonnée, désenchantée. D’une vie où la communauté pousse la violence à avoir sa part. Les balles sifflent au rythme des chants de guerre et de légendes. Une vie où ces hommes, ces femmes, ces enfants, ces vieillards forment un tout. Un ensemble scandant ce déshonneur, ce sentiment coupable de faire de ces enfants de la chair à canon, ces mots puissants, écorchés par l’injustice.

 

Sindiwe Magona signe un roman douloureux où l’espoir est tel un mirage inatteignable. Au delà de la force et du courage, cette lettre est le portrait d’une peuple stigmatisé et qui paye aujourd’hui encore les conséquences de la folie de l’Homme. Ces mots transpirent l’abattement et l’indulgence. Ils sont tels des lames acérées faisant leur chemin dans les âmes meurtries et résignées. Leurs forces sont d’une beauté éphémère tatouée sur la peau de ce peuple, imprimée dans la noirceur de leurs yeux.

 

Un roman incontournable et chamboulant.

 

Je ne prétends pas savoir pourquoi votre fille est morte, est morte iansi. Est morte lors d’une conjecture parfaite d’heure, de lieu et de mains ; convergence cruelle d’heure, de lieu et d’agent.
Car c’est ce qu’il était devenu au moment ou il a tué votre fille. Mon fils n’était qu’un agent, qui exécutait les sombres désirs longtemps couvés de la race. Une haine rageuse de l’oppresseur possédait son être. Elle a vu avec ses yeux ; a marché avec ses pieds et a brandi le couteau qui s’est enfoncé impitoyablement dans sa chair. Une rancune de 300 ans lui bouchait les oreilles ; sourdes à ses supplications pitoyables.
Mon fils, la flèche aveugle mais affutée de la colère de sa race.
Votre fille, le sacrifice de la sienne. Choisie à l’aveugle. Précipitée à son triste sort par les frondes les plus cruelles de la fortune.
N’eût été la chance d’un jour, d’un autre lever de soleil, elle serait en vie aujourd’hui. Mon fils, peut-être pas un assassin. Peut-être, pas encore.

 

Une chronique de #Esméralda

LE VIEUX AU CŒUR FROID, un roman de Jim Nisbet.


Un sans-abri qui vit sous la culée d’un pont, accro à la vodka martini, tueur à gages pour de l’argent qu’il dépense aussitôt en beuveries, dialogue en permanence avec son double imaginaire : l’intelligence financière – chantre du capitalisme libéral et débridé. Avec pour toile de fond les plages, les bars et les rues sombres de San Francisco, un roman raconté à une vitesse folle d’une voix bravache.
La plus belle oeuvre de Jim Nisbet à ce jour, rappelant Jim Thompson au meilleur de sa forme et Tarantino au plus irrévérencieux. Une lettre d’amour dure et tendre aux bas-fonds d’une ville, une histoire de suspense brute et cocasse, qui ne vous laissera pas indifférent. Jim Nisbet a écrit ce livre à l’apogée de la crise des subprimes. S’il était alors fou de rage et impuissant face à la crise, il était également lassé des clichés propres au roman noir, au polar et au thriller. Le roman est donc né de l’idée de rompre une fois de plus avec ces codes, davantage encore que dans ses livres précédents, notamment le dernier publié : Petit traité de la fauche. Ce qui donne un texte singulier, où les dialogues entre le personnage et son double imaginaire s’entremêlent, de la même façon qu’ils font partie intégrante du récit. Ce roman est un tour de force. Mystery People Magazine Et puisque je parle de San Francisco, je dois mentionner Jim Nisbet, auteur de romans noirs qui vont là où peu d’écrivains osent voyager […] Laissez-moi vous dire que seul Nisbet a pu s’en tirer avec deux monologues intérieurs non-stop dans la tête d’un tueur à gages sans abri, schizophrène et accro aux martinis […] des accents d’humour noir et suffisamment de suspense pour vous faire lire ces pages en une seule fois. ZoomStreet. Nominé par les lecteurs de SpineTingler pour le prix 2013 du meilleur roman. Staff Pick ! City Lights Books.

La quatrième de couverture en jette et promet un bon moment de lecture. Dès les premières lignes j’ai su que j’allais avoir beaucoup de mal à me faire au style narratif et j’allais devoir ramer pour arriver au point final. En règle général il m’en faut énormément pour baisser les bras et laisser tomber une lecture. Mon entêtement et moi, nous nous sommes motivés. LE VIEUX AU CŒUR FROID est un flop pour moi.
Dès les premières lignes nous sommes mis dans l’ambiance où plutôt dans la tête de ce clochard accro aux martinis et accessoirement pour survivre à l’argent qu’il compte sans cesses en nombre de martinis. Une étrange rencontre qui j’espère évoluera vers le meilleur. Le monologue prend rapidement de la vigueur rendant le style narratif rythmé. Ce personnage n’a rien de sympathique, dénigrant à tout va la société et ses travers. Humour noir garanti auquel je n’ai pas été sensible. Atmosphère étouffante au point de devenir aussi dingue que le héros en guenilles qui se trouve une passion pour le meurtre qui se traduit en nombre de martinis bus. La limite entre la réalité et l’irréalité est très flou, au point qu’il est difficile de s’imprégner de l’histoire. Je suppose que l’auteur dépeint une société moribonde pressée par la société de consommation. Malheureusement je n’ai été en rien sensible. Je suis passée à côté de cette lecture qui n’était vraiment pas faite pour moi. Je vous invite à découvrir sur Amazon des avis très très positifs.

 

Une chronique de #Esméralda

L’AUTRE MOITIE DE SOI, un roman de Brit Bennett.


Quatorze ans après la disparition des jumelles Vignes, l’une d’elles réapparaît à Mallard, leur ville natale, dans le Sud d’une Amérique fraîchement déségrégationnée. Adolescentes, elles avaient fugué main dans la main, décidées à affronter le monde.
Pourtant, lorsque Desiree refait surface, elle a perdu la trace de sa jumelle depuis bien longtemps : Stella a disparu des années auparavant pour mener à Boston la vie d’une jeune femme Blanche. Mais jusqu’où peut-on renoncer à une partie de soi-même ?
Dans ce roman magistral sur l’identité, l’auteure interroge les mailles fragiles dont sont tissés les individus, entre la filiation, le rêve de devenir une autre personne et le besoin dévorant de trouver sa place.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Lalechère

Je suis très heureuse d’avoir pu découvrir le dernier roman de Brit Bennett grâce à Babelio et aux éditons Autrement. J’ai eu la chance même de pouvoir rencontrer par visio l’auteure avec 29 autres camarades lectrices et lecteurs. Trop intimidée je n’ai pu poser mes questions, mais cela restera un moment mémorable. Et j’ai beaucoup appris sur les coulisses de ce roman.
Mallard est une petite ville utopique (peut-être pas) où les habitants suivent une règle très simple : ne jamais se marier avec plus noir que soi. La culture du blanc est une question d’héritage et de rêve un peu fou que l’Homme Noir devient l’Homme Blanc. État du Sud qui a souffert du ségrégationnisme, les souvenirs demeurent d’un temps qui se tait. Mallard, à part cela n’a rien d’exceptionnel. Des hommes et des femmes qui travaillent souvent pour des blancs et d’autres à la raffinerie. Une ville modeste typiquement américaine, éloignée d’un peu tout, où la vie sociale s’organise autour de l’église et des différents événement qui l’animent. Le rêve américain est loin de faire des émules, seule la triste réalité demeure. Stella et Desiree, deux jumelles qui rêvent à un ailleurs où tout est possible, fuguent. Commence ainsi leur histoire semée d’embûches et qui va les mener à leur destin. Deux chemins de vie pour deux perceptions complexes. L’une revient dans sa ville natale avec dans ses bras une jolie petite fille, Jude, aussi noire que les ténèbres. L’autre disparaît de la circulation faisant de sa vie un mensonge.

 

Brit Bennett explore l’identité de chaque jumelle avec franchise effrayante. Sondant l’âme humaine, elle met en lumière un fait de société le passing qui consiste, antre autre, aux personnes de la communauté noire de se faire passer pour Blanc. C’est quelque chose d’assez étonnant, d’un côté la communauté noire fière de ses origines et de l’autre cette communauté noire qui se camoufle. Est ce une conséquence du traumatisme ségrégationniste ? Brit Bennet joue avec subtilité et malice avec les couleurs conférent un roman lumineux et impressionnant. Elle joue également avec le temps, entre passé et présent et futur, elle met en exergue les liens intergénérationnelles et les secrets familiaux. Les conséquences prises tour à tour se répercutent sur leurs filles respectives. Jude devient une jeune femme noire ambitieuse et sûre d’elle. Une confiance qu’elle accorde dans un monde atypique où un autre passing est mis en lumière. La quête identitaire se poursuit auprès d’autres personnages où le genre ne se définit pas au sexe. Kennedy, fille de Stella, a toujours vécu dans un monde dorée où l’apparence est primordiale. Accaparée par les secrets de sa mère, Kennedy a du mal à se définir. Sa quête identitaire la porte dans de nombreuses aventures qui ne s’arrêteront que lorsque le secret sera éventé. Les silences, les non-dits contre l’exubérance, l’affirmation de la couleur. Un paradoxe et un duo totalement envoûtant.

 

Brit Bennett signe un roman exaltant sur la quête identitaire sans oublier des plus clin d’œil sur la ségrégation. Un roman puissant et obsédant sur l’origine et le devenir. Un roman singulier qui étonne par son thème auquel, en France, il est impossible de concevoir. Un roman magnifiquement écrit dont bien évidemment j’en sors éblouie.

 

A travers la ville, d’autre couples faisaient la même chose. Des adolescents se bécotaient sur des couvertures à la plage, le fracas es vagues qui se brisaient sur le sable en bruit de fond. Des jeunes mariés se dévêtaient dans une chambre d’hôtel. Un homme murmurait à l’oreille de sa maîtresse. Une femme brune dont le visage se reflétait dans la fenêtre de sa cuisine approchait une allumette d’une fine bougie. A travers la ville l’obscurité et la clarté.

 

Une chronique de #Esméralda

OHIO, un premier roman de Stephen Markley.


Par un fébrile soir d’été, quatre anciens camarades de lycée désormais trentenaires se trouvent par hasard réunis à New Canaan, la petite ville de l’Ohio où ils ont grandi.
Bill Ashcraft, ancien activiste humanitaire devenu toxicomane, doit y livrer un mystérieux paquet. Stacey Moore a accepté de rencontrer la mère de son ex-petite amie disparue et veut en profiter pour régler ses comptes avec son frère, qui n’a jamais accepté son homosexualité.
Dan Eaton s’apprête à retrouver son amour de jeunesse, mais le jeune vétéran, qui a perdu un oeil en Irak, peine à se raccrocher à la vie. Tina Ross, elle, a décidé de se venger d’un garçon qui n’a jamais cessé de hanter son esprit.
Tous incarnent cette jeunesse meurtrie et désabusée qui, depuis le drame du 11-Septembre, n’a connu que la guerre, la récession, la montée du populisme et l’échec du rêve américain. Chacun d’entre eux est déterminé à atteindre le but qu’il s’est fixé.
À la manière d’un roman noir, cette fresque sociale et politique hyperréaliste s’impose comme le grand livre de l’Amérique déboussolée et marque l’entrée en littérature d’un jeune écrivain aussi talentueux qu’ambitieux.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Recoursé.

Intense, magnifique, déboussolant, OHIO, premier roman de Stephen Markley, frappe avec une aisance flippante et une subtile cadence, les mots de la vie.
Roman choral, Stephen Markley martèle le temps au grès des souvenirs et du présent de femmes et d’hommes.

 

Bill Ashcraft porte depuis le 11 septembre un regard noir sur les institutions américaines. Patriote à sa manière, il prône avant tout l’écoute, le partage et ne soutient pas les différentes opérations militaires menées à la suite des attentats. Il devient rapidement la risée du lycée à cause de ses convictions qu’il brandit fièrement. Il trouve un temps son bonheur dans l’humanitaire avant de le mettre aux oubliettes à l’aide de drogues riches et variées. Vaste dégoût du monde dans lequel il évolue, la vie reste à ses yeux une vaste connerie monopolisée par les grandes firmes qui déciment tout.

 

Stacey Moore s’est longtemps cherchée, souvent perdue. L’après Lisa a été une période mouvementée où sa quête la porte aux quatre coins du monde, à la recherche du soi et de l’inattendu. Stacey a grandi dans une famille ultraconservatrice où la religion régit tout. Elle a toujours su qu’elle aimait les filles et Lisa en a été l’ultime preuve jusqu’au jour celle-ci part sans crier garde.

 

Dan Eaton a combattu en Irak. Il a vécu le pire et l’horreur et en portera à jamais des séquelles. La guerre, il a voulu la faire. Il était prêt pour elle. Elle l’a grignoté peu à peu. Elle lui a pris ses plus belles amitiés. Elle a pris des vies. Le retour à la vie n’a pas été sans conséquence. De retour dans sa ville natale, Dan Eaton retrouve l’amour de sa vie le temps d’un soir. Dan était le boutonneux. Il a toujours aimé les livres et rien de le prédestiner à faire une carrière, aussi courte qu’elle fut, au sein de l’armée.

 

Tina Ross était une gentille fille, une de celles qui ne fait pas de vagues. Elle a eu la bêtise de tomber amoureuse d’un des joueurs de foot les plus populaires du lycée. Piégée dans un amour toxique, elle dérive dans la déprime, l’anorexie et les scarifications. Ses souvenirs innommables l’ont toujours bouffée et elle décide enfin de mettre fin à toutes ses souffrances silencieuses.

 

Quatre vies, quatre destins façonnés à l’image de cette ville, de ce pays qui se délitent. Porté par la sublime écriture de Stephen Markley, ce livre aux allures de roman noir est un vrai délice. Il porte aux nues ces hommes et ces femmes qui tentent de trouver leurs places dans un système qui les rejettent inlassablement. Pauvreté, sectarisme, trafic en tout genre, un tableau qui fait froid dans le dos où la réalité en est davantage saisissable. Courage, abnégation, volonté, tout autant de futilités qui ne prennent guère racine. Combats quotidiens, survies, doux rêves au cœur de l’impossible.

 

Après un temps d’adaptation, j’ai été happée par ce roman remarquable. Une atmosphère lourde qui se bâtit au fils des pages au cours des souvenirs et des instants présents. Stephen Markley, poétique et sauvage, narre avec brio la Vie, celle avec un grand V, celle qui laisse des traces indélébiles, celle qui brûle dans chacun de nous. Les petits détails, les petites anecdotes rendent les personnages davantage accessibles. Cette fresque sociale est d’une réalité dérangeante et merveilleuse à la fois car il n’y a pas de filtres, justes cette cruelle réalité, cette vérité dévorante. J’ai été emportée par cette lecture. Une lecture qui recèle bien des secrets. Elle se fait le porte-parole d’une Amérique désenchantée.

 

Regarder ce fleuve de bêtes, c’était regarder un homme qui tente de trancher sa propre langue avec ses dents pour la manger. Malgré les années, elle n’oublierait jamais cette image. Elle penserait à tous ces animaux et serait écrasée par la réalité de ce qui lui arrivait, qui arrivait aux personnes qu’elle aimait, à l’endroit d’où elle venait. Par moments cette sensation s’immiscerait dans son cœur avec la solitude de la mort, et Lisa lui manquerait. Car lorsque l’esprit est consumé par mille dévastations, par le néant, on n’a pas d’autre choix que de rêves de courage.
Une chronique de #Esméralda
 

LA FEMME INTERIEURE, un roman étonnant de Helen Phillips.


Molly participe à des fouilles dans une ancienne station-service. Elle déterre un jour des objets dont la nature perturbe sa conception d’un univers logique, comme cette Bible où Dieu est au féminin. Chez elle, Molly doit affronter une situation tout aussi perturbante : son mari a dû se rendre à l’étranger pour donner un concert, la laissant seule avec leurs deux enfants en bas âge. Mais voilà qu’un soir elle entend des bruits de pas dans le salon…
Un intrus surgit alors dans sa vie, un intrus très particulier, puisqu’il s’agit… d’elle-même ! Une Molly identique, à une différence près : cette Molly-là a perdu ses deux enfants dans un attentat sur son lieu de travail. Débordée par son rôle de mère, Molly se retrouve confrontée à une femme qui veut récupérer ses enfants à tout prix. Les deux Molly sont-elles les deux facettes d’une même femme au bord de l’effondrement, ou la trame de l’Univers s’est-elle vraiment déchirée ? Deux mères presque semblables peuvent-elles cohabiter…
Avec ce roman palpitant, Helen Phillips réussit un tour de force : traiter le lien maternel dans ce qu’il a de plus concret tout en créant un climat haletant, ponctué de rebondissements aussi ingénieux que troublants.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claro.

LA FEMME INTERIEURE est sans contexte un roman à découvrir et à se faire sa propre idée. Un livre qui divise, qui bouleverse, qui subjugue, qui effraye, qui rebute. Pour ma part j’ai tout simplement adoré cet inconfort qui s’installe dès les premières pages et qui prolifère au fil des chapitres.
Dès le départ il est difficile de savoir sur quel pied dansé. Je suis vite bourlinguée dans cette histoire qui semble aux premiers abords vraiment dingue. Et puis y ce qui clash, cette apparition. Fiction ou non ? Il me faut faire avec et apprendre à valser avec la plume captivante d’Helen Phillips.

 

Un roman dérangeant, dangereux, douloureux mais tellement magnifique. Helen Phillips nous plonge dans les affres quotidiennes d’une femme, cette mère qui doit faire face à deux petits chenapans. La maternité, la relation maman-enfants et maman-papa n’échappent pas à l’œil acéré de l’auteure. Les petits détails qui font sourire, qui font grincer les dents, un tableau envoûtant et parfois répugnant. Une maman a ses faiblesses, elle n’est ni parfaite ni exceptionnelle. C’est une femme avant tout qui tente du mieux qu’elle peut d’élever ses enfants selon un modèle social et principes moraux. Helen Phillips y décrit avec candeur et une honnêteté sans faille les méandres de cette relation fusionnelle et éternelle. Cette histoire aurait pu être assez banale si la même femme si différente et si identique n’apparaissait pas. Et là il faut tout reconsidérer et être attentif à certains mots clefs qui fleurissent ici et là.

 

Et si cette histoire n’était pas ce qu’elle paraît ?

 

J’ai longtemps réfléchi après avoir refermé ce livre à ce qu’il se cachait sous ces métaphores, ces imbroglios, ces illusions, ces mots puissants. Après moult conjectures, je reste convaincue que cette histoire cache un sujet bien plus intense et qu’il ne faut pas s’arrêter à cette déstructuration voulue et plutôt bien imagée et réussie. La psychologie du personnage mérite toute attention et il faut aller au-delà des apparences. C’est ainsi qui m’est apparue comme une évidence la notion des cinq étapes du deuil : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation ; que j’ai associés aux cinq parties du roman. Évidence ?

 

Une lecture de toute beauté qui ne m’a pas du tout laissé indifférente. Une lecture atypique par sa construction, par son audace et pas son thème. Une lecture qui fait encore battre mon cœur et qui y restera longtemps.

 

Je terminerai par la dernière phrase du roman qui résume en ces quelques mots son intensité et son pouvoir.

 

Mais les enfants ne s’inquiétèrent pas, car ils étaient avec elle, en sécurité, et elle les portait de l’avant.

 

Une chronique de #Esméralda

Une lecture du Picabo River Book Club

GLORY, un roman choral de Elizabeth Wetmore.


Roman choral puissant et envoûtant, Glory met en scène les retombées d’une terrible agression dans une petite ville du Texas et donne la parole à celles que l’on n’a pas l’habitude d’entendre.
14 février 1976, jour de la Saint-Valentin. Dans la ville pétrolière d’Odessa, à l’ouest du Texas, Gloria Ramirez, quatorze ans, apparaît sur le pas de la porte de Mary Rose Whitehead.
L’adolescente vient d’échapper de justesse à un crime brutal. Dans la petite ville, c’est dans les bars et dans les églises que l’on juge d’un crime avant qu’il ne soit porté devant un tribunal. Et quand la justice se dérobe, une des habitantes va prendre les choses en main, peu importe les conséquences.
Elizabeth Wetmore n’hésite pas à sonder les tréfonds de l’âme humaine et livre un roman dur et âpre à la beauté mordante.
Première Sélection 2020 du Grand Prix de littérature américaine.
Traduit par Emmanuelle Aronson.

Elizabeth Wetmore signe un premier roman subjuguant, hérissant et profondément humain.
Gloria Ramirez n’aime pas l’école, n’y trouve aucun intérêt. Elle souhaiterait travailler comme sa mère. Elle n’a pas de rêve car la réalité de la vie s’est imprégnée rapidement sur ses rétines. Une triste réalité qu’elle fuit en sortant, se promenant ici et là. Gloria n’est pas une jeune fille fragile. Son caractère est à la hauteur de ses origines et au Texas vaut mieux savoir se défendre.
Texas, terres arides, à l’image de ces hommes et de ces femmes les parcourant. L’or noir coule à flot, les hommes s’emplissent les poches tandis que d’autres le boit. Une culture forte où le patriarcat domine autant que l’église, quelle qu’elle soit.

 

Gloria n’aurait jamais dû monter dans cette voiture, un démon déguisé en ange peut tout se permettre.

 

Elizabeth Wetmore nous met directement dans l’ambiance. Scène fixe : le désert, du sable, du sang, des cris, des larmes, des gémissements. L’enfer sur Terre. Une rage silencieuse, une pulsion de vie, l’illusion de s’en échapper, ne pas crever sur place. Un pas après l’autre, sacrifice des survivants, un pas et des milliers d’autres vers l’inconnu. Terrible destin de s’en remettre à la providence. Là, maison bénite, se dresse, majestueuse, porte sauveuse. Gloria ne sera plus, naît ainsi Glory.

 

Mary-Rose, ultime témoin de l’ignominie, porte-parole qui n’oubliera pas que la couleur de peau ne détermine pas le silence.

 

Corinne, veuve, ancienne enseignante, ne vit qu’au rythme de la descente de sa bouteille d’alcool. Rien ne la retient ici à part ses souvenirs bons comme mauvais. Sa vie n’a jamais été un long fleuve tranquille. Mais les derniers rebondissements du quartier vont lui permettre de renouer avec ses convictions et ses valeurs.

 

Debra Ann n’a que dix ans et déjà elle est confrontée à l’abandon. Sa mère s’est fait la malle comme ça, ni au-revoir ni mot. Elle attend tous les jours. Elle la retrouve dans ses souvenirs, dans ses balades et dans cette rencontre inattendue. Sa gentillesse est loin d’être signe de niaiserie. Elle, aussi, elle avance tant bien que mal, au rythme d’un apprentissage atypique.

 

Suzanne est l’archétype même de la mère au foyer, bien sous tout rapport. Pas de plis à la robe, la mise en plis parfaite, les associations, l’église, et une fille dont on ne tarit jamais d’éloge. La femme américaine dans toute sa perfection. Mais le verni cache les doutes.

 

Roman choral puissant et d’une beauté sans pareil. Après un départ confus, le temps de m’approprier tout ce petit monde, la magie opère. Les pages défilent avec cette envie irrésistible de tout connaître, de tout savoir dans les moindres détails. Ces femmes tout aussi différentes se rejoignent dans cette grande famille qu’est le féminisme. Elles forment un paysage hétéroclite dans celui figé et formé par les hommes. Des boules de lumières puissantes qui parviennent à s’infiltrer dans ce monde clos.

 

Un roman brillant et sensationnel qui clame avec force et conviction que l’aboutissement ne se vaut qu’avec acharnement et persévérance.

 

Un premier roman éblouissant, Elizabeth Wetmore auteure à suivre de toute urgence !!

 

Une chronique de #Esméralda