BÉNIE SOIT SIXTINE, un roman de Maylis Adhémar.

LITTÉRATURE CONTEMPORAINE

Éditions Julliard

Une lecture des #68premièresfois

Pour Sixtine, l’avenir était tout tracé. Enfance très pieuse dans une famille catholique traditionnelle, études d’histoire de l’art, un beau mariage : elle sera bientôt Mme Sue de La Garde, appelée à enfanter de nombreux héritiers… Dès la nuit de noces, Sixtine déchante.
Mais elle est enceinte, et c’est tout ce qui compte.
Cependant, l’intégrisme de son époux polytechnicien, de sa belle-famille, pèse de tout son poids sur la jeune femme. Souffrir. Enfanter dans la douleur. Et se taire… Jusqu’à la tragédie. Comment s’émanciper de ce carcan mortifère? Sinon par un long et lumineux chemin de croix ?

 

Ma note : 4,5/5
2020
304 pages
Disponible en poche, broché et numérique

 

 


MON AVIS

Sixtine a grandit au sein d’une famille ultra religieuse. Une communauté fermée et très rigoureuse, rythmée par les prières, les rosaires et où les femmes enfantent à tout va dans le seul but d’agrandir la communauté et leur pouvoir au sein de la société.

 

Sixtine rencontre Pierre-Louis lors d’un mariage. Une idylle foudroyante et rapide qui se termine quelques mois plus tard part un mariage dans les règles de l’art. Débute ainsi sa nouvelle vie de femme mariée. Tenir la maison, participer aux rencontres de la communauté et attendre leur premier enfant. Une grossesse extrêmement difficile pour Sixtine qui se sent rabaisser par les paroles infâmes de sa belle-mère. Elle doute d’elle et s’en remet à Dieu pendant de longs rosaires censés l’absoudre de ses mauvaises pensées. Le couple bat rapidement de l’aile. Elle découvre que Jean-Louis fait d’une branche radicalisée du mouvement et qu’il s’adonne à des raids sanglants. Elle remet tout en cause, sa place au sein de la communauté, sa croyance, leur combat et sa foi. Sixtine prend toute la mesure de l’emprise psychologique de la communauté lorsque sa belle-mère lui enlève son bébé.

 

Ainsi débute, pour elle et son bébé (récupéré entre temps), un exil salvateur dans un petit village bienveillant. Elle y rencontre l’autre côté, le diable, les tentations, l’amitié, l’abondance de l’alcool, de la drogue. Sans toutefois y plongée, elle découvre l’abnégation et la tolérance. Elle apprend à connaître de merveilleuses personnes. Malgré des premiers pas hésitants, des maladresses et des fautes, Sixtine découvre l’immensité d’un monde d’une beauté étrange. Elle ne réprouve pas sa foi mais elle apprend à être modéré auprès d’un curé bon-enfant.

 

Entre sectarisme et manipulation psychologique, ce roman nous entraîne dans un sujet loin d’être simple. J’ai suivi avec curiosité cette fuite m’attardant sur l’aspect psychologique de Sixtine qui est étoffé et méticuleusement décrit. La détresse, la douleur, l’espoir, l’attente, la peur sont parfaitement mis en exergue. Une quête difficile vers une liberté qui malgré tout coule dans ses veines depuis toujours. Tout au long de ce récit des lettres familiales apparaissent et nous apprend beaucoup de choses. Maylis Adhémar nous offre un roman puissant où les liens, la manière de vivre et inculqué depuis toujours, sont d’une manière (presque) irrévocable. Un endoctrinement puissant qui m’a filé les frissons. La question que je me suis sans cesse posée : jusqu’à quel point les manipulations psychiques peuvent endormir et modeler une personne à volonté ? Et la réponse qui m’a apparu clairement et qu’il n’y a aucune limite ! Un roman choquant mais offre une lumière potentielle au bout de ce tunnel (sans fond). Une lumière qui s’appelle liberté et qui malgré toutes les douleurs encourues, elle vaut le coup. Sixtine est une personne admirable qui a suivit son instinct maternelle et malgré la peur de l’inconnu et de son appréhension a su dépasser toutes ses limites. Un roman enchanteur et qui prouve sans relâche que l’emprise mentale peut être défaite et au delà de ça que la vie existe en dehors de ce voile mortuaire.

 

 

BÉLHAZAR un roman de Jérôme Chantreau.

LITTÉRATURE CONTEMPORAINE

Éditions Phébus

Lecture Babelio

Février 2013 : Bélhazar, un jeune homme sans histoire, décède lors d’un contrôle de police. Accident ? Bavure ? Suicide, comme l’avance le rapport officiel ? L’affaire en reste là. Passée sous silence, elle tombe dans l’oubli. Jusqu’à ce que Jérôme Chantreau décide de mener l’enquête. Professeur de français et de latin, il avait eu pour élève le jeune Bélhazar.
L’auteur se plonge dans le passé, interroge les souvenirs. Mais se heurte à la malédiction qui semble entourer ce drame. Que s’est-il vraiment passé ce soir d’hiver ? Et par-dessus tout, qui était Bélhazar ? Adolescent hypnotique ? Artiste précoce ? Dandy poète laissant derrière lui un jeu de piste digne d’Alice au pays des merveilles ?

 

Ma note : 3,5/5
Rentrée littéraire 2021
320 pages
Disponible en broché et en numérique

 


MON AVIS

Voici une lecture qui m’a échappé (un peu, beaucoup et passionnant). Il est évident pour moi dès les premières pages que Bélhazar sera à l’image d’une aventure éprouvante et hasardeuse.

 

Bélhazar n’aurait jamais dû exister. Mais par le plus bel des hasards et la générosité de la vie, il pointe le bout de son nez. Enfant unique, Bélhazar détonne dans le monde ultra étiqueté dans lequel nous vivons. Il est unique, rare. Un de ses enfants solaires qui émerveille. Bélhazar vit dans son monde où l’imagination, l’abstrait, ses manies de collectionner embellissent son univers. Bélhazar n’est pas un bon élève et se moque totalement de l’école. Son excentricité, son exubérance passionnent et envoûtent, illuminées par une aura magnétique.

 

Puis tel arrivé sur terre , il est reparti en un millième de seconde. Le temps d’un bang. Viens le temps de colère, du deuil et des souvenirs.

 

Jérôme Chantreau, un ancien professeur de Bélhazar, se décide de prouver qu’il ne s’est pas suicidé. Avec l’approbation des parents, il part à la rencontre de cet enfant extra-ordinaire et du jeune homme qu’il était devenu. La vie, la mort se confrontent, s’unissent dans ce ballet étrange où la vérité n’était, n’est, ne sera pas. Car la vie est un jeu auquel s’est adonné Bélhazar. Un jeu dont il avait conscience et dont il changeait les règles à sa convenance. Un jeu où mysticité et réalité se confondent.

 

Chantreau est obnubilé par la mort et les effets qu’elle apporte. Lui même confronté à cela (voir les autres romans), il définit son dernier roman comme la fin de sa trilogie sur la mort. La folie l’emporte souvent sur sa raison et se tourne vers la mysticité pour une explication rationnelle (quoique). Je pense que c’est à partir de ce point là que l’auteur m’a largué. Petit clin d’œil à Alice aux pays des Merveilles et à son lapin blanc. Je ne suis jamais contre ce genre d’apothéose grandiloquente, mais quand cela a un sens. Je me suis sentie étrangement bête de ne pas avoir pu entrer dans le même « délire ». L’auteur survole l’intimité de Bélhazar, alors qu’au contraire j’attendais davantage que de la subjectivité. Une fiction à partir d’un fait réel qui m’a décontenancée. J’ai toutefois apprécié la plume de l’auteur qui arrive à instiller un sentiment de peur et de mal être, de colère et de compassion.

 

Une lecture très mitigée pour moi, qui me laisse un arrière goût d’incompréhension. Je n’ai pas su tirer le meilleur d’une histoire qui à première vue s’avère être passionnante.

 

JUSTE AVANT D’ÉTEINDRE, un roman de Hélios Azoulay.

LITTÉRATURE CONTEMPORAINE

Éditions du Rocher


« Si quelqu’un m’a vu ici, il racontera peut-être un homme en train de courir après une pauvre feuille de papier que le vent s’amuse à exiler. Je les ramasse toutes. Je les déchire minutieusement, et j’en garde un petit fragment. Un lambeau étroit comme une île, où je peux écrire quelques mots. Ce que je vois, ce que j’ai devant moi, ce que mes yeux attrapent, ce qu’il me reste entre les dents. Des petites phrases. J’écris debout.Il n’y a pas de détails, il n’y a que des preuves. J’en ai les poches pleines. »
Dans un roman à l’écriture fulgurante, Hélios Azoulay raconte le destin d’un musicien juif qui, dans l’impossibilité de composer, se réfugie dans l’écriture pour résister à l’horreur de la déportation. En mêlant la pudeur au burlesque, le délire au souvenir, l’effrayante réalité à une poésie qui refuse d’arrondir les angles, l’auteur tisse la vie d’un artiste trimballé par l’Histoire, mais qui ne renoncera jamais à rester un homme.

 

Ma note : 5/5 mention « incontournable 2021 »
Nouveauté 2021
140 pages
Disponible en numérique et broché

 


MON AVIS

Cette lecture est une expérience unique où le jugement n’a aucunement sa place, où seul, les mots et leurs pouvoirs vous transportent dans cette cruelle intimité.

 

JUSTE AVANT D’ÉTEINDRE est un roman court, très court, où les émotions explosent au son des mots .

 

JUSTE AVANT D’ÉTEINDRE est un roman qui se lit à voix haute, qui se crie dans le silence des pages blanches et noires, qui cavale au rythme des phrases syncopées, qui se vit, qui se sent. Il dégage de ce roman une certaine architecture des mots et des émotions. Une étrange osmose qui trouve sa beauté dans la douleur, l’innommable, l’incongru et ces petits papiers, liens magiques, sensoriels.

 

JUSTE AVANT D’ÉTEINDRE est un roman d’une splendeur éblouissante. Hélios Azoulay aborde la déportation, les camps de concentration et extermination, et ces femmes, ces hommes, ces enfants, ces vieillards à l’espoir famélique, étrangement féerique. 

 

La structure unique et atypique du texte rend l’ensemble explosif parfois burlesque et surtout douloureux.

 

Sortir de cette lecture indemne est mission impossible. Les mots vous collent, impriment vos rétines et laissent cette trace tatouée dans votre cœur et vos tripes. A jamais.

 

Une puissance solaire et exceptionnelle !

 

Une chronique de #Esméralda

TU, un roman de Ève Chambrot.

LITTÉRATURE CONTEMPORAINE

Éditions Envolume


Une rencontre, inespérée. Mais très vite Tu est sous emprise.
Une rencontre, une belle rencontre. Inespérée. Mais très vite, des fausses notes, des fêlures, trois fois rien, des mots qui font mal, inutilement… Questionnements, doutes, c’est pire de jour en jour, jusqu’à l’évidence criante : Tu est sous emprise.
Ma note : 3.5/5
Nouveauté 2021
112 pages
Disponible en broché et bientôt en numérique

 


MON AVIS

L’amour ?
Quel sens donne ton à l’amour ?
Indéfectible, charnel, amical, filiale, inavouable, majestueux, normal, toxique ?
L’amour est un vaste continent où l’on se trouve personnellement avec l’autre.
Qu’en est-il de l’amour toxique ?
Il est beau, merveilleux, unique, planant, immersif. Puis vient la douleur, insidieuse, malsaine, imprévisible, manipulatrice. Il emprisonne dans l’attente, dans le geste affectif, le mot sensible et compréhensible, le regard accusateur.
La machine est en marche.
Elle crie, elle hurle, elle patiente, elle pleure, elle s’évanouit dans l’immensité du silence.
Elle sait. Elle le sent dans ses tripes.
TU est incontestablement un roman à découvrir si le thème vous intéresse. La particularité de ce récit est surtout du point de vue de la narration. Essentiellement écrit à la deuxième personne du singulier, donnant au texte une dimension intéressante. Un certain éloignement par rapport à l’héroïne et qui bien au contraire nous attache littéralement à sa descente aux enfers.
Une lecture rythmée où la douleur s’insinue au fil des pages. Un roman qui ne laisse pas son lecteur insensible.
C’est un thème qui m’intéresse beaucoup dans la littérature, ma dernière lecture en date était A TROP AIMER de Alissa Wenz paru en 2020. Si je me permets une comparaison avec ces deux romans, c’est que TU ressemble à ce dernier et ne m’a rien offert de nouveau. Ève Chambrot va à l’essentiel et j’ai eu ce sentiment de satiété non assouvi.
Une idée lecture qui pourrait vous plaire.

 

Une chronique de #Esméralda

LES NUITS D’ÉTÉ, un roman de Thomas Flahaut.

LITTÉRATURE CONTEMPORAINE

Éditions de l’Olivier

#68premièresfois


Thomas, Mehdi et Louise se connaissent depuis l’enfance.
À cette époque, Les Verrières étaient un terrain de jeux inépuisable. Aujourd’hui, ils ont grandi, leur quartier s’est délabré et, le temps d’un été, l’usine devient le centre de leurs vies.
L’usine, où leurs pères ont trimé pendant tant d’années et où Thomas et Mehdi viennent d’être engagés.
 
 
L’usine, au centre de la thèse que Louise prépare sur les ouvriers frontaliers, entre France et Suisse.
Ces enfants des classes populaires aspiraient à une vie meilleure. Ils se retrouvent dans un monde aseptisé plus violent encore que celui de leurs parents. Là, il n’y a plus d’ouvriers, mais des opérateurs, et les machines brillent d’une étrange beauté.
Grande fresque sur la puissance et la fragilité de l’héritage social, Thomas Flahaut écrit le roman d’une génération, avec ses rêves, ses espoirs, ses désillusions.

 

Ma note : 4/5
2020
224 pages
Disponible en numérique et en broché

 


MON AVIS

Thomas, Louise et Mehdi sont des enfants de la classe ouvrière. Des pères quasi absents, ouvriers de toujours, l’usine c’est une vie, une vie entière. Celle qui préoccupe, celle qui use, celle qui distille un poison sournois, celle qui brise, celle qui n’amène que désolation. Thomas, Louise et Mehdi ont vu l’usine prendre la moindre parcelle de leurs pères. La maladie, l’alcool pour oublier la dureté de l’usine. Mais lorsqu’on est enfant l’usine se concentre sur le quartier dans lequel on grandit. Un ghetto où la détresse se mesure aux rires des enfants.

 

Thomas, Louise et Mehdi ont grandit avec l’idée que l’usine n’était pas leur avenir. Un rêve illusoire tristement rattrapé par la réalité. Mehdi y travaille l’été depuis sept années. Thomas la rejoint après avoir raté ses études. Louise, étudiante, prépare sa thèse sur les ouvriers frontaliers.

 

Elle est là, partout, filigrane visible dans les corps et les cœurs. L’usine happe, alpague, maintient, enserre, noie. L’usine c’est un monde violent, répétitif. Un monde de chiffres, de bruits, de regards en coin, de regards triste. Un monde solitaire où le corps est mis à contribution, où la nuit désolidarise. Un monde où la vitesse, l’alcool deviennent cette liberté fugace et où l’amour est un doux éphémère.

 

Thomas Flahaut parle de la brutalité du monde avec une honnêteté sans faille. Il décortique les corps et les âmes. Il nous montre l’invisible, ce qui se chuchote dans ce monde douloureux. Une fresque sociale puissante, sans concession, sans avenir, sans vie. Un monde désenchanté, enchaîné dans une sorte d »héritage morbide de père en fils. Une plume impitoyable instillant par moment cette dose de bonheur, de liberté, de vie. Mais l’épuisement, la survie sont bien plus forts que ces instants fugaces et précieux.

 

J’ai souvent du mal avec les romans sociaux. Le désespoir est bien trop souvent présent et oppressant. L’atmosphère est y tout aussi pesante J’admire toutefois la manière dont Thomas Flahaut s’en accapare et nous plonge dans son monde.

 

Une chronique de #Esméralda

LA PORTE DU VOYAGE SANS RETOUR, un roman de David Diop.

LITTÉRATURE CONTEMPORAINE

Éditions Le Seuil

Collection Cadre Rouge

#Babelio


« La porte du voyage sans retour » est le surnom donné à l’île de Gorée, d’où sont partis des millions d’Africains au temps de la traite des Noirs. C’est dans ce qui est en 1750 une concession française qu’un jeune homme débarque, venu au Sénégal pour étudier la flore locale. Botaniste, il caresse le rêve d’établir une encyclopédie universelle du vivant, en un siècle où l’heure est aux Lumières.
Lorsqu’il a vent de l’histoire d’une jeune Africaine promise à l’esclavage et qui serait parvenue à s’évader, trouvant refuge quelque part aux confins de la terre sénégalaise, son voyage et son destin basculent dans la quête obstinée de cette femme perdue qui a laissé derrière elle mille pistes et autant de légendes.
S’inspirant de la figure de Michel Adanson, naturaliste français (1727-1806), David Diop signe un roman éblouissant, évocation puissante d’un royaume où la parole est reine, odyssée bouleversante de deux êtres qui ne cessent de se rejoindre, de s’aimer et de se perdre, transmission d’un héritage d’un père à sa fille, destinataire ultime des carnets qui relatent ce voyage caché.

 

Ma note : 4/5 mention « à découvrir »
Nouveauté 2021
320 pages
Disponible en numérique et broché

 


MON AVIS

J’étais très impatiente de découvrir le nouveau roman de David Diop qui nous offre ici une incroyable épopée. Direction fin du 19eme siècle. La France est ses colonies africaines et ce fameux Triangle, commerce et traite négrière. Il n’est pas fait ici étalage de la colonisation, David Diop laisse aux lecteurs le choix ou non d’épiloguer sur ce thème. Mais tout de même, ce sujet reste en filigrane, silencieux mais tant indéniable.

 

Aux côtés, de son héros, qui lui fût bien réel, David Diop raconte l’aventure subjuguante d’un homme blanc, naturaliste, académicien, qui va tomber profondément amoureux de l’Afrique, plus particulièrement du Sénégal et d’une jeune femme.

 

Ce récit romancé se déroule en deux temps. Une premier tableau va poser les bases de la suite, tant sur le contexte géopolitique, personnel et intime. Le second tableau est une explosion de couleurs et de senteurs. Une aparté exotique où les us et coutumes enchantent et émerveillent. L’Afrique dans toute sa splendeur. Les croyances, les rites, les tenues vestimentaires, les couleurs chatoyantes, la faune, la fore, le dialecte. Tout est captivant. Michel Adanson devient les yeux et la main retranscrivant des mémoires essentielles et porteuses d’humilité.

 

Découvrir l’Afrique est un enchantement. Malgré le contexte historique lié à la présence de la Compagnie Française et notamment du commerce d’esclaves, j’ai découvert que le Sénégal était divisé en royaumes et qui par leur guerres ont certainement favorisé l’esclavage.

 

Michel Adanson est un incroyable personnage qui par sa passion de la nature va se lier d’amitié avec un jeune prince qui l’escorte dans ses déplacements. Curieux, honnête, franc, Michel Adanson fait preuve d’ouverture d’esprit et va tomber éperdument fou amoureux d’une jeune guérisseuse.

 

Ses mémoires retranscrites sont l’héritage légué à son unique fille qui devra à son tour respecter la dernière volonté de son défunt père.

 

J’ai vraiment été captivée par cette histoire d’une autre temps. J’ai toutefois été gênée par le fait que le personnage ne soit pas un héros fictif pour la bonne raison que je connais pas l’histoire de Michel Adanson. Cela n’entache pas le récit.

 

David Diop nous livre une nouvelle histoire tout aussi fascinante que Frère d’âme que j’ai préféré. Il nous parle d’héritage en allant directement à la source du colonialisme, des conséquences destructrices humaine et écologique, des conséquence irréversible de l’esclavage. Le fond historique est très bien développé et nous ouvre une fenêtre sur un temps s’effritant et qui a tendance à être oublié.

 

Un grand roman indéniablement porté par un auteur engagé dans la passation de ce temps révolu et méconnu.

 

Une chronique de #Esméralda

LES ORAGEUSES, un roman de Marcia Burnier.

LITTÉRATURE CONTEMPORAINE

Éditions Cambourakis

Collection Sorcières

#68premièresfois


« Depuis qu’elle avait revu Mia, l’histoire de vengeance, non, de “rendre justice”, lui trottait dans la tête. On dit pas vengeance, lui avait dit Mia, c’est pas la même chose, là on se répare, on se rend justice parce que personne d’autre n’est disposé à le faire. Lucie n’avait pas été très convaincue par le choix de mot, mais ça ne changeait pas grand-chose.
En écoutant ces récits dans son bureau, son cœur s’emballe, elle aurait envie de crier, de diffuser à toute heure dans le pays un message qui dirait On vous retrouvera. Chacun d’entre vous. On sonnera à vos portes, on viendra à votre travail, chez vos parents, même des années après, même lorsque vous nous aurez oubliées, on sera là et on vous détruira. »
Un premier roman qui dépeint un gang de filles décidant un jour de reprendre comme elles peuvent le contrôle de leur vie.

 

Ma note : 4/5
2020
144 pages
Disponible en broché et bientôt en poche (le 1er septembre)

 


MON AVIS

Comment se reconstruire lorsque la faute du viol retombe sur le dos de la femme ? Comment considérer son avenir, quand Lui, n’est en rien coupable ? Comment s’approprier de nouveau sa vie, son corps et son âme ? Comment vivre simplement sans craindre la nuit, les regards, les gestes et les mots ? Comment ?

 

Marcia Burnier narre le viol. Les conséquences désastreuses. Les femmes qui par dépit se réclament justicières par leurs  actes borderline. Quelles limites ne pas franchir ? Mettre la rage, la force, l’impuissance, la peur, la solitude dans ce déferlement de cris, de mots, d’actions qui se veulent légitimes et justes.

 

LES ORAGEUSES détonnent, dérangent (sans aucun doute) et tracent la voie libératrice de ses femmes condamnées trop souvent au silence. Qui veut entendre qu’une femme de son entourage, plus ou moins proche, a subi un viol, un inceste ? Qui veut écouter une femme pleurer ? Qui veut tendre la main à ce que la société catégorise de femmes-salopes ? Qui ? Qui ?

 

Un sujet sensible portée par une plume acérée, franche et qui ne veut surtout pas vous attendrir. Elle n’attend aucune compassion, aucune empathie de votre part et encore moins votre pitié. Elle choque, elle chamboule, elle vous mal à l’aise, elle ne vous laisse aucun répit, elle vous secoue, elle vous mobilise, elle vous parle de viol, de femmes et de ce silence nauséabond qui s’installe malicieusement, enfermant vicieusement ses proies dans cette bulle destructrice. Elle parle malheureusement d’une vérité bien trop cruelle.

 

Une belle histoire dans toute son horreur. Un roman qui coupe la chique.

 

Un roman d’une puissance incroyable. Une lecture à laquelle j’ai du rapidement ériger une barrière pour ne pas suffoquer à cause de la douleur omniprésente tout au long du récit. Une lecture qui explose de toute part. L’ombre s’épaissit et enveloppe le gang mais il existe tout de même cette lumière. Celle que l’on espère entrevoir au bout du tunnel, annonciatrice d’un avenir meilleur. Marcia Burnier explore avec tact et fracas un thème très difficilement abordable dans notre société et c’est une bonne raison d’ouvrir son roman.

 

Elle a été surprise de constater que réparer d’autres la réparait elle, que voir d’autres hommes payer pour un crime similaire à ce qu’elle avait vécu lui apportait un certain sentiment de reconnaissance, de justice […] Pour une fois, elle a l’impression qu’on la voit, elle et les autres, elles ne sont plus invisibles, voilà c’est ça. Elle n’a plus l’impression que sa douleur doit se ratatiner sous un tapis, qu’elle doit la cacher coûte que coûte, elle n’a plus l’impression que c’est une tare, mais plutôt quelque chose dont elle doit parler sans rougir, sans tressauter ni baisser les yeux. […] Et elle a découvert quelque chose de fou, quelque chose dont on avait essayé de la priver. Elle a découvert qu’elle n’était pas seule.

 

Une chronique de #Esméralda

AVANT ELLE, un roman de Johanna Krawczyk.

LITTÉRATURE CONTEMPORAINE

Éditions Héloïse d’Ormesson

#68premièresfois


Carmen est enseignante, spécialiste de l’Amérique latine. Une évidence pour cette fille de réfugiés argentins confrontée au silence de son père, mort en emportant avec lui le fragile équilibre qu’elle s’était construit. Et la laissant seule avec ses fantômes. 
Un matin, Carmen est contactée par une entreprise de garde-meubles.
Elle apprend que son père y louait un box. Sur place, un bureau et une petite clé. Intriguée, elle se met à fouiller et découvre des photographies, des lettres, des coupures de presse. Et sept carnets, des journaux intimes. 

Faut-il préférer la vérité à l’amour quand elle risque de tout faire voler en éclats ? Que faire de la violence en héritage ? Avec une plume incisive, Johanna Krawczyk livre un premier roman foudroyant qui explore les mécanismes du mensonge et les traumatismes de la chair.

 

Ma note : 5/5 mention « incontournable 2021 et coup de cœur »
Nouveauté 2021
160 pages
Disponible en numérique et broché (bientôt en poche)

 


MON AVIS

Violence.
Secret.
Deuil.
Déchirement.
AVANT ELLE.
Ultime acte d’amour ? Ultime confession ? Paroles ultimes, paroles salvatrices ? Doux héritage ?

 

Johanna Krawczyk crie la douleur, la scission, l’origine. Son héroïne, Carmen, est devenue malgré elle, le réceptacle de vieux démons. Atteinte de troubles de la personnalité, Carmen vit au compte goutte, au milieu de ses angoisses, de ses peurs, de ses aberrations, de ses absences, de ses oublis, de ses impulsivités. Son père est décédé sans préavis et depuis c’est le grand bordel ou le feu de la Saint Jean. Orpheline, Carmen boit pour oublier, pour penser, se noie.

 

Et puis cet appel fatidique. Un garde meuble à débarrasser. Un vieux bureau, une cachette, des photos et des carnets pour une vie, toute la vie de son père.

 

Découverte effroyable, imprévisible, violente. Page par page, son monde s’effondre, se croupit dans l’obscurité de ces mots flamboyants destructeurs. L’horreur sans nom, l’effroyable perversité d’un engrenage morbide, l’air vicié et putride. Le noir, le blanc, le rouge, trichrome infernal.

 

Logorrhée salvatrice, logorrhée meurtrière, logorrhée silencieuse. Après elle tout devient limpide. Cadeau empoissonné ? Cadeau bienveillant ?

 

Johanna Krawczyk explore le continent de l’héritage ayant pour fond la dictature en Argentine. Une verbe exigeante, une verbe qui manipule la cruauté avec une certaine retenue mais qui n’oublie aucun détail. Une plume captivante et cela dès le départ. Une plume légère, sèche, énergique. Une plume qui suinte, qui s’épanche, qui illumine. Un sujet douloureux, éprouvant et moi je sors de cette lecture aveugle, abasourdie. Conquise ?

 

Oui, conquise et bien au-delà.

 

Une chronique de #Esméralda

AVANT LE JOUR, un roman de Madeline Roth.

LITTÉRATURE CONTEMPORAINE

Éditions la Fosse aux Ours

#68premièresfois


« JE SUIS DÉSOLÉ. Sarah vient de perdre son père. Je suis forcé d’annuler Turin. Je t’appelle demain. Je suis vraiment désolé ». Ce voyage à Turin ne se présente pas sous les meilleurs auspices mais elle décide de partir, seule, sans son amant. – De musées en terrasses de café, d’églises en promenades le long du Pô,
le séjour se transforme, peu à peu, en voyage intérieur. Elle s’interroge sur sa vie.
Que dit de nous une histoire adultère ? Pourquoi on se sépare du père de son fils et comment on élève, seule, un enfant ? Peut-être que, sur le quai d’une gare, elle trouvera une réponse.

Ma note : 4/5
Nouveauté 2021
74 pages
Disponible en broché


MON AVIS

C’est un des romans de la sélection que j’attendais avec impatience. Sans aucune raison particulière ni valable. Le titre et la couverture peut-être. Je marche souvent à l’instinct pour le choix de mes lectures et celui-ci m’attirait indéniablement.

 

AVANT LE JOUR est une ode brutale sur le sens de la vie. Celui que l’on poursuit tout au long des années fulgurantes. Ma vie a t’elle un sens ?

 

Elle a pris de nombreuses décisions dans sa vie. Se marier, avoir un enfant et divorcer. Vivre seul en colocation avec son fils en garde alternée. Puis un jour, comme ça, inattendu, surgit devant chez elle, suite à une annonce de vente, un homme. Dix ans plus jeune, plutôt bel homme, qui contre toute attente va la séduire. Moments furtifs  dans un quotidien morose. Moments charnels. Moments complices. Moments en duo. Moments uniques sans lendemain, ni futur. Être la maîtresse d’un homme marié est moralement condamnable. Mais, parce qu’il y a toujours un mais dans une histoire atypique, ces moments effacent la solitude et le dépérissement du corps et de l’âme. Elle se sent vivre.

 

Alors pendant ces trois magnifiques jours où la solitude l’enserre dans ses bras puissants. Elle pense, à son passé, à son fils, à l’avenir, à l’amour fugace et passionnel, à l’amour interdit, à l’homme inaccessible. Elle marche, elle observe, elle interroge  les moindre regards, les rencontres éphémères, immobiles dans cette ville accueillante.

 

Ces pas battent le pavé en écho à ses remords, à ses interrogations, à son cœur s’emballant à la moindre pensée envers son apollon.

 

Qu’est-elle en droit d’attendre, d’espérer, de croire ? Quelle mère est-elle aux yeux de son enfant ? Quelle femme est-elle ?

 

Un sourire, une caresse, un mot, un soupir, un rire, un signe, juste un signe qui statuera sa vie.

 

Madeline Roth signe une nouvelle d’une d’intensité captivante. Une plume qui sait faire vivre l’instant présent, le figer dans cette enveloppe étriquée des émotions. Un plume poétique qui enrobe la difficulté pour mieux l’appréhender, la mystifier, l’accrocher au cœur.

 

Une jolie découverte !

 

L’après-midi est passé comme ça, à tout faire lentement, manger, marcher, m’asseoir sur un banc, regarder. Je regardais tout. Ce corps qui ne me plaisait pas quelques heures plus tôt, dans les miroirs de l’hôtel, ne me pesait plus. Je me sentais femme et aimée, farouchement libre et fière d’être ici, dans un pays étranger, seule et pourtant remplie de quelque chose, la présence d’un amour, je crois, même si c’était l’amour de Pierre, cette sorte de demi-amour qui m’apparaissait aujourd’hui comme un secret et une force.

 

Une chronique de #Esméralda

KUESSIPAN, un roman de Naomi Fontaine

LITTÉRATURE DES PREMIÈRES NATIONS

Éditions Mémoire d’Encrier Collection Legba


« J’aimerais que vous la connaissiez la fille au ventre rond. Celle qui élèvera seule ses enfants. Qui criera après son copain qui l’aura trompée. Qui pleurera seule dans son salon, qui changera des couches toute sa vie. Qui cherchera à travailler à l’âge de trente ans,
qui finira son secondaire à trente-cinq, qui commencera à vivre trop tard, qui mourra trop tôt, complètement épuisée et insatisfaite. Bien sûr que j’ai menti, que j’ai mis un voile blanc sur ce qui est sale. »
Un récit sans concession. La justesse du ton et de la voix. La parole belle, féconde et vraie. L’extrême humilité d’une réserve amérindienne. Des vies échouées au large d’une baie. La grandeur d’un peuple oublié. La condition humaine. Et une prose lumineuse.

 

 

Ma note : 5/5 « coup de coeur et incontournable »
2018
118 pages
Disponible en numérique, poche et broché

 

 


MON AVIS

Je poursuis ma découverte des romans de Naomi Fontaine. Après Shuni, il était évident de lire Kuessipan.

 

Son premier roman laisse transparaître la tragédie dans toute sa splendeur. Portrait incisif, monochrome, diaporama frénétique, de ces vies décharnées, désillusionnées, déracinées. Puissante, sculpturale, la plume de Naomi Fontaine exquise dans sa simple réalité, un monde effondré. Une honnêteté sans faille, palpable.

 

Mais si vous regardez bien, si vous grattez sous cette couche noire et sombre, vous y trouverez de la lumière. Celle qui éblouie, puissante auréole, où l’espoir s’immisce aussi minuscule qu’il soit.

 

A la Sainte-Marie
Derrière la blancheur de sa peau, elle est rouge de la tête aux pieds. Rouge, la couleur des tisons qui fuient, celle de la brunante aux chaleurs d’été et celle du sang qui coule de la fourrure des animaux chassés. Elle s’élance, poussée par un fardeau trop lourd pour ses épaules. Dans une langue qui n’est pas la sienne, décrire un monde qu’elle a fréquenté, déchiffrer les sons graves de ceux qui sont aspirés, elle s’amenuise à chaque accord de guitare sèche. Son souffle s’accélère, elle dit mamu et les spectateurs comprennent qu’elle parle d’eux, des autres, de ce tout qu’ils forment par petites têtes brunes et blanches. Seule sur scène, elle chante la langue d’un peuple oublié, comme un appel à l’aide, comme par modestie. La voix et l’âme belle, pour ne pas oublier.

 

 
Un roman incisif, monumental, essentiel. La littérature des premières nations est indéfinissable. La sobriété, l’abandon, l’impuissance, en scène dans cette atmosphère dépourvue d’âme, ce paysage inerte attendant, je l’espère, le retour des chants, de la chasse, de la cueillette et des pas martelant la terre.

 

Un roman bouleversant et inattendu. Une fresque désolée et désolante, désœuvrée, impatiente d’être racontée, lue, transmise.

 

Une ode rythmée par les chants innus narrant le bouleversement et aspirant à la plénitude de ce monde qui se perd.

 

Il paraît que les hommes partaient à la chasse autrefois, des semaines durant, qu’ils revenaient vers leur femme avec de la viande pour des mois. Il paraît qu’une bonne pêche invitait à un festin tous les soirs de juin à septembre. L’homme, même absent durant de longues périodes, était maître de sa maison ou de sa tente. Il paraît que ces hommes savouraient chaque retour avec la conviction du travail accompli, avec l’ardeur et la rigueur qu’apporte ce sentiment masculin de fierté d’être non seulement pourvoyeur, mais aimant envers sa famille.
Personne ne lui a dit comment aujourd’hui il pouvait être comme ceux-là.

 

Une chronique de #Esméralda