DES SOURIS ET DES HOMMES, un roman de John Steinbeck.

LITTÉRATURE CLASSIQUE NORD-AMÉRICAINE

ÉDITIONS FOLIO


«Les deux hommes levèrent les yeux car le rectangle de soleil de la porte s’était masqué. Debout, une jeune femme regardait dans la chambre. Elle avait de grosses lèvres enduites de rouge, et des yeux très écartés fortement maquillés. Ses ongles étaient rouges. Ses cheveux pendaient en grappes bouclées, comme des petites saucisses. Elle portait une robe de maison en coton, et des mules rouges, ornées de petits bouquets de plumes d’autruche rouges.»
 
Ma note 5/5 mention « incontournable »
176 pages
Disponible en poche occasion


L’AVIS DE #LILIE

Voilà un classique de la littérature Nord-Américaine qui traînait depuis longtemps dans ma bibliothèque. Quand j’étais au lycée, on avait regardé le film en cours d’anglais et je me rappelle avoir été attendrie par l’histoire. C’est donc avec joie, à l’occasion d’une lecture commune avec Esméralda, que j’ai sorti ce roman de ma PAL.

Nous faisons ici connaissance avec Lennie et George, deux voyageurs qui passent de ranch en ranch pour proposer leurs services. Leur but ? Économiser suffisamment pour avoir leur ranch à eux mais il leur est bien difficile de conserver un travail. En effet, Lennie est un homme grand par sa taille mais petit dans son esprit. Inconscient de sa force, un peu limité intellectuellement, ses actes ne sont pas en adéquation avec ce qu’il pense ou aimerait faire. Leur arrivée dans un nouveau ranch est un espoir d’un nouveau départ mais arriveront-ils à réaliser leur rêve ?

George est un travailleur acharné, volontaire, qui prend soin de Lennie depuis plusieurs années. Il se comporte comme un grand frère avec lui, voulant l’aider à ne pas faire de vagues. Malheureusement, son compère se laisse parfois déborder par ses émotions et il a bien du mal à moduler sa force. Dans quelle mesure George pourra-t-il continuer à supporter cette vie sur les routes ?

Comme dans le film, j’ai été touchée par la relation entre Lennie et Georges. Entre amitié et fraternité, George tente de jouer l’ange gardien pour son compère mais en un instant, tout peut basculer. Lennie est attachant par sa fragilité émotionnelle, sa faculté à s’attendrir de tout mais son gabarit et sa force le rendent aussi imprévisible.

Ce court roman peut se lire d’une traite tant la plume de l’auteur est fluide et visuelle. Il y a, au final, peu d’action mais la lecture est rythmée par les rencontres et les évènements qui surviennent au ranch. L’intensité monte crescendo jusqu’à un final à couper le souffle. On espère, on tremble, on a le ventre qui se serre tant on craint pour Lennie et on espère qu’il arrivera à avoir son petit chien et ses lapins en compagnie de Georges. La vie va-t-elle lui faire ce cadeau ? C’est à vous de le découvrir !

L’AVIS DE #ESMÉRALDA

Lire du Steinbeck c’est ouvrir la fenêtre sur un monde sensible et rustre. DES SOURIS ET DES HOMMES est une histoire d’une banalité affligeante. Oui mais de celle qui vous pousse dans les retranchements sans que vous vous en aperceviez. C’est l’histoire intemporelle d’une amitié sans limite. Une de celles pour laquelle vous serriez prêt à tout, même à balancer vos rêves aux oubliettes et poursuivre un de ceux que vous confectionneriez ensemble.

 

Conte moderne où se côtoient la force de la vie et l’âme d’un enfant emprisonné dans le corps d’un homme hors norme. Lennie est un mastodonte, une force de la nature, dont il n’en mesure pas les conséquences éventuelles. Lennie est un fin observateur et un doux rêveur. Il sait qu’il est un poids pour Georges et lui est reconnaissant de prendre soin de lui. Mais Lennie a des impulsions qu’il n’arrive pas à maîtriser. Ses émotions le fracassent et le poussent souvent à commettre l’irréparable. Un lourd fardeau pour ce binôme qui se plaît à vagabonder sur les routes, de ranch en ranch. A chaque fois, un nouveau départ, un nouvel espoir de mettre assez d’argent de côté dont le but précieux est d’acheter leur propre ranch où lapins et chien feraient le bonheur de Lennie.

 

Steinbeck nous livre au cours de ce court roman le portrait intimiste de ces personnages mythiques de l’ouest où la nature a une place primordiale mais où les hommes se complaisent dans cet état de rigueur absolu. Les simples moments de bonheur se résument à la sortie en ville, à ce jeu devant le dortoir, à la cigarette, à la boisson. La parole est rude, les rêves un doux euphémisme. L’homme jaloux, le vieux grabataire, le noir exclu, le blanc et son flingue, l’intelligent, la femme désillusionnée. Les mots sont superflus alors que les actions et les gestes sont valeurs d’or. La tristesse est un état nauséabond et les souvenirs un passé lointain. Pourtant l’arrivée de Lennie et de Georges va bouleverser ce quotidien monotone. Et les mots vont fleurir et s’épancher et pourquoi pas panser ces vielles blessures.

 

La plume de Steinbeck a ce quelque chose d’extraordinaire qui vous capture en un rien de temps. Sans filtre, sans enjolivement, il narre la réalité, crue et dure. Le monde alors de ces travailleurs prend forme sous vos yeux et vous devenez cette petite souris spectatrice malgré elle de ce monde introverti et captif de mœurs. 

 

Puissant et sensible, DES SOURIS ET DES HOMMES a cette particularité de vous surprendre par cette simplicité si proche de la réalité. De nombreuses subtilités sont glissées ici et là et c’est un roman que je relirais plus tard afin d’en mesurer toute sa splendeur. Je découvre Steinbeck pour la première fois et c’est une merveilleuse rencontre que je vais poursuivre.

 

 

– Qu’est-ce qu’ils peuvent bien avoir qui leur fait mal, ces deux-là, t’as idée, toi ?

TOUS LES NOMS QU’ILS DONNAIENT À DIEU, un recueil de nouvelles de Anjali Sachdeva

LITTÉRATURE NORD-AMÉRICAINE

Recueil de nouvelles

Éditions Albin Michel

Collection Terres d’Amérique


Mêlant passé, présent et avenir, Anjali Sachdeva signe un premier recueil magnétique et délicieusement inventif qui plonge le lecteur entre effroi et émerveillement.
Ma note : 4,5/5 mention « à découvrir »
288 pages
Disponible en numérique et broché
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Fournier

S’y côtoient une femme, au temps de la conquête de l’Ouest, qui attend son mari dans une maison perdue au milieu des Grandes Plaines et finit par trouver refuge dans une grotte secrète ; deux jeunes Nigérianes kidnappées par Boko Haram se découvrant le mystérieux pouvoir d’hypnotiser les hommes ; ou encore un pêcheur embarqué sur un morutier qui tombe éperdument amoureux d’une sirène dont chaque apparition engendre une pêche miraculeuse…
La prose étrange et magnifique d’Anjali Sachdeva embrasse le connu et l’inconnu avec une grâce et une puissance rares. Chacune de ses nouvelles interroge les forces implacables, cruelles ou bienveillantes, qui nous gouvernent, et donnent au lecteur la sensation de marcher sur un fil. Une révélation.

MON AVIS

Avant, j’étais réticente à ouvrir un recueil de nouvelles. C’était avant de découvrir et d’ouvrir ceux des auteur.e.s américains. Ils ont une aisance particulière à vous narrer ces histoires courtes mais d’une puissance inqualifiable qui vous laissent pantois et surtout jamais sur votre faim. Aujourd’hui je vais vous parler d’un recueil extra-ordinaire. Neuf histoires, neuf portes qui s’ouvrent sur neuf univers différents. Neuf contes des temps modernes où il n’y a ni « il était une fois », ni « ils vécurent heureux ». Neuf fragments de possibilités dans un monde bien réel. Fantastique, mythe, magie, façonnent la vie, la construisent, la formatent. Neuf portes ouvertes sur un monde où la désillusion, la mort, la perte, la survie, l’espérance, l’abandon se côtoient, se meuvent, se meurent.

 

LE MONDE LA NUIT
POUMONS DE VERRE
LOGGING LAKE
TUEUR DE ROIS
TOUS LES NOMS QU’ILS DONNAIENT A DIEU
ROBERT GREENMAN ET LA SIRENE
TOUT CE QUE VOUS DÉSIREZ
MANUS
LES PLÉIADES

 

Si vous me poseriez la question quel sentiment j’ai ressenti à fermant ce recueil, je vous répondrais sans hésiter la tristesse. Celle qui broie, celle qui décèle la moindre fêlure, celle qui s’infiltre insidieusement, celle qui vous accapare, celle qui vous fait sombrer. La plume d’Anjali Sachdeva vous hypnotise, vous prend dans ses filets et ne vous en délivrera pas. Elle vous transmet cette énergie, cette puissance destructrice, et vous insuffle cette multitude de questions autour des thématiques qui ne vous laisseront pas de marbre. Les limites de la science dans la procréation, l’écologie, l’environnement, les peurs ancestrales, l’art, la possession, la maladie, la différence, l’esclavagisme, la religion totalitaire.

 

Il y a quelque chose d’empirique, d’effroyable et de merveilleux dans les mots d’Anjali Sachdeva. Il y a ce quelque chose d’unique et d’universel, ce quelque chose qui vous pousse dans vos retranchements. TOUS LES NOMS QU’ILS DONNAIENT A DIEU, est sans aucun doute un recueil de nouvelles qui vous fascinera.

 

Les neuf nouvelles m’ont toutes plu et je ne pense pas que je me lasserai si tôt de les redécouvrir encore et encore. Anjali Sachdeva est une auteure talentueuse à suivre absolument !

 

UNE CHRONIQUE DE #ESMÉRALDA

L’ENFANT DE LA PROCHAINE AURORE, un roman de Louise Erdrich.

LITTÉRATURE NORD-AMÉRICAINE

DYSTOPIE

ÉDITIONS ALBIN MICHEL

COLLECTION TERRES D’AMÉRIQUE


Notre monde touche à sa fin. Dans le sillage d’une apocalypse biologique, l’évolution des espèces s’est brutalement arrêtée, et les États-Unis sont désormais sous la coupe d’un gouvernement religieux et totalitaire qui impose aux femmes enceintes de se signaler.
Ma note : 4/5
Nouveauté 2021
Disponible en numérique et broché
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez
 
C’est dans ce contexte que Cedar Hawk Songmaker, une jeune Indienne adoptée à la naissance par un couple de Blancs de Minneapolis, apprend qu’elle attend un enfant. Déterminée à protéger son bébé coûte que coûte, elle se lance dans une fuite éperdue, espérant trouver un lieu sûr où se réfugier. Se sachant menacée, elle se lance dans une fuite éperdue, déterminée à protéger son bébé coûte que coûte.

MON AVIS

Revoici Louise Erdrich dans un registre totalement inattendu, la dystopie.

 

Cedar a été adoptée dès sa naissance. Elle grandit entouré d’amour et pendant ses études universitaires, elle se prend de passion pour la religion et devient la rédactrice d’un petit journal de sa paroisse. Cedar est une jeune femme intelligente douée pour le sens de l’observation et de la réflexion. Cedar a enfin son chez soi et un amoureux. Les journées s’écoulent paisiblement. Et puis le murmure d’une catastrophe se fait entendre. L’inquiétude n’est pas encore à son apogée, mais les questions sont nombreuses. L’évolution des espèces commence à involuer à un rythme effréné. De quoi rendre fou de Lamarck et notre cher Darwin. Les mammifères, les oiseaux, les végétaux et les Hommes. Les enfants et les mères meurent au cours de l’accouchement. Cette crise majeure renverse le pouvoir et voit s’installer les religieux. Les femmes enceintes sont priées de se rendre dans des centres et toutes personnes raisonnables à les dénoncer.

 

Cedar refuse tout enfermement. Bien avant le lancement des hostilités, elle a pu faire connaissance de sa famille biologique et découvrir ses racines indiennes. Cloitrée chez elle avec le futur papa, elle voit le monde se déchiré. La suspicion, le contrôle des médias, le flicage, le monde extérieur devient un monde de dingue. Jours après jour, elle survit. Une routine drastique, le ménage qui devient obsessionnel et puis ce moment unique de paix, l’écriture de son journal intime qu’elle adresse à son futur enfant. Des confidences, des espoirs, ces petites fenêtres ouvertes sur l’avenir hypothétique jalonnent les pages et il n’y a rien de plus merveilleux pour Cedar que de laisser cette trace écrite pour cet enfant qu’elle chérit. Et puis son monde s’effondre. La capture, l’enfermement, les questions, l’ignorance, tout se bouscule. Et pourtant une petite lueur d’espoir va s’allumer. Un espoir mince mais bien réel qu’elle se saisira avec impatience.

 

Louise Erdrich m’a totalement scotchée. J’aime beaucoup quand les auteur.e.s sortent de leurs sentiers battus et explorent un autre monde. Toujours fidèle à la communauté indienne, elle met en scène ici une jeune femme déracinée qui va être confrontée à une nouvelle guerre et à l’enfermement. L’auteure parle de liberté bafouée, d’appropriation de l’identité, de religion totalitaire. Un roman captivant où la tristesse prédomine. Il n’y a pas de final tonitruant, juste ce final, à la hauteur du roman, sobre, désuet et magnifique. Une héroïne courageuse et battante que je me suis empressée de suivre et d’encourager. Une atmosphère suffocante et anxiogène. Une dystopie où cette réalité est juste effroyable. Louise Erdrich n’a pas peur de nous bousculer et de nous montrer les choses telles qu’elles sont. Une lecture qui insidieusement vous interroge sur ce que nous serions prêts à endurer face à une situation complexe. Cette histoire fait malheureusement, dans une moindre mesure, écho à la situation sanitaire que nous traversons tous. Pourtant ce texte a été écrit bien des années auparavant, avant d’être sorti du tiroir. L’ENFANT DE LA PROCHAINE AURORE est un roman surprenant, bluffant et intriguant. Il ne sera pas mon préféré de l’auteure mais j’approuve l’audace dont a fait preuve Louise Erdrich. Une audace téméraire où la magnificence de l’humain est au cœur d’une histoire prodigieuse !

 

Laissez-vous tenter !

 

UNE CHRONIQUE DE #ESMÉRALDA

DEVENIR QUELQU’UN, un roman de Willy Vlautin.

LITTÉRATURE NORD-AMÉRICAINE

ÉDITIONS ALBIN MICHEL

COLLECTION TERRES D’AMÉRIQUE


A vingt et un ans, Horace Hopper ne connaît du monde et de la vie que le ranch du Nevada où il travaille pour les Reese, un couple âgé devenu une famille de substitution pour lui. Abandonné très tôt par ses parents, il se sent écartelé entre ses origines indiennes et blanches.
Secrètement passionné de boxe, Horace se rêve en champion, sous le nom d’Hector Hidalgo, puisque tout le monde le prend pour un Mexicain… Du jour au lendemain, il largue les amarres et prend la direction du sud, vers sa terre promise. Saura-t-il faire face à la solitude du ring et au cynisme de ceux qu’il croisera en chemin ? Peut-on à ce point croire en sa bonne étoile, au risque de tout perdre ?
À travers le portrait bouleversant d’un jeune idéaliste décidé, envers et contre tous, à trouver sa place dans le vaste monde, Willy Vlautin signe un roman pudique qui touche le lecteur en plein coeur.
Ma note : 4,5/5 mention « incontournable 2021 »
304 pages
Disponible en numérique et broché
Nouveauté 2021
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Fournier

MON AVIS

Une nouvelle découverte sous le signe du charme, j’enchaîne mes lectures et en ce moment c’est du pur bonheur !

 

Willy Vlautin n’a pas son pareil pour vous surprendre au cœur de ces intimités modestes débordantes d’amour, d’émancipation, d’espoir poussées par une volonté de fer dans le but de toucher du doigt le rêve absolu.

 

Horace Hopper est ni un indien ni un blanc. Un homme sans identité perclus de sentiments noirs et destructeurs. Horace vit depuis quelques années aux abords du ranch des Reese, éleveur de moutons, dans ce camping-car, son chez soi. Des posters de célèbres boxeurs tapissent les parois tristes, témoins de cette envie vorace de devenir ce quelqu’un d’important de majestueux, s’élevant dans ces sphères célèbres à la force de ses poings et de ses pieds. Horace a senti l’appel de la vie et décide de partir, de la cueillir, loin du ranch, des chevaux, sa passion, et des Reese qu’il considère comme ses parents.
La ville, le bruit, le monde et ses règles. Accueilli par sa tante qui lui loue la cabane au fond du jardin, il trouve rapidement du travail chez un monteur de pneu et un entraîneur peu scrupuleux. Les premiers matchs tombent et les premières défaites avec. Mais son optimiste le porte au-delà. La solitude de la ville le pèse, elle le rendrait peureux lui qui a connu la vaste étendue des plaines et des montagnes. Les semaines défilent et insidieusement le chaos s’installe. Lui, parti à la quête de l’homme qu’il deviendrait, se trouve face à l’immensité béante de la désolation et de la désillusion.

 

Eldon Reese est ce vieillard au cœur tendre qui a pris sous son aile le jeune Horace. Son départ pour la ville est un brise cœur. Avec patience, il lui a prodigué tous les bons conseils. Il sera toujours là pour lui quoiqu’il fasse, quoiqu’il lui arrive, leur ranch sera toujours son chez lui. Eldon suit de loin l’évolution de son petit protégé. Il ne veut que son bonheur.

 

Les personnages sont d’une extrême beauté. Une de celle qui vous éblouit par cette simplicité humaine, fidèle à ses valeurs. La plume de Willy Vlautin a ce quelque chose indéfinissable qui vous capture dès le départ. Une sensibilité à fleur de peau mais une force tirée de la Terre. Une quête initiatique à l’allure d’un western moderne, DEVENIR QUELQU’UN est époustouflant ! Le rêve américain à portée de mains, Horace est pris en étau entre cette réalité morbide et ce rêve de grandeur.

 

Un immense coup de cœur pour cette merveilleuse découverte. J’ai été sensible aux personnages, à l’histoire et à ce final qui m’a retournée littéralement les tripes. Une explosion honnête de portraits authentiques, de vies arrachées au lance-pierre, poussés sur ce chemin sinueux et alambiqué. Un uppercut qui coupe le souffle !

 

A découvrir absolument !

J’ai souvent voulu rentrer au ranch, mais malgré tous mes efforts je n’y suis jamais arrivé.

UNE CHRONIQUE DE #ESMERALDA

LES CHEMINS DE LA LIBERTÉ, un roman de Lisa Wingate.

LITTÉRATURE NORD-AMÉRICAINE

ÉDITIONS LES ESCALES

DOMAINE ÉTRANGER


La quête bouleversante de trois jeunes filles que tout sépare dans le sud des États-Unis ravagé par la guerre de Sécession.
Louisiane, 1875 : Hannie, ancienne esclave, se retrouve malgré elle à faire la route avec Lavinia, son ancienne maîtresse, héritière ruinée d’une plantation, et Juneau Jane, la demi-sœur de Lavinia, fille d’une célèbre courtisane de La Nouvelle-Orléans. Chacune cherche le même homme, mais pour des raisons différentes.
Ma note : 5/5 mention « incontournable 2021 »
480 pages
Disponible en numérique et broché.
Nouveauté 2021
Traduit l’anglais (États-Unis) par Oscar Perrin
C’est au péril de leur vie qu’elles se lancent dans une épopée dangereuse à travers les États du Sud. Au bout du chemin, Hannie nourrit le secret espoir de retrouver les membres de sa famille dont elle a été séparée avant la fin de l’esclavage.
Louisiane, 1987 : Pour Benedetta Silva, devenir professeure dans un collège rural semble la meilleure idée pour rembourser ses prêts étudiants. Mais les habitants de la ville d’Augustine se méfient des intrus et Benny peine à trouver sa place.
Les Chemins de la liberté dévoile des événements historiques méconnus : après la guerre de Sécession, les anciens esclaves ont fait paraître des avis de recherche dans les journaux des États du Sud pour retrouver les membres de leur famille.

MON AVIS

Il y a de ces romans qui vous frappent littéralement au cœur. LES CHEMINS DE LA LIBERTÉ en fait partie. Une épopée prestigieuse qui met en avant les difficultés liées en leur temps.

 

1875 fin de l’esclavagisme début de la ségrégation. Devenus métayers, les anciens esclaves exploitent la terre de leur ancien maître dans le but précis d’en devenir propriétaire. Hannie a connu l’horreur dès son plus jeune âge. Séparée de sa mère et de ses nombreux frères et sœurs lors de plusieurs ventes frauduleuses, Hannie a pu retrouver les terres de son maître et rejoindre la famille de sa tante. Brindille solide, Hannie effectue ses tâches avec rigueur et bon sens. Elle s’est vue confier la petite Lavinia, fille du maître. Grandir dans cet environnement forge les caractères et le physique. Maline, intelligente, analphabète, elle est promise à un gentil garçon avec lequel elle cultivera les terres en métairies. Seulement les papiers de cet arrangement sont introuvables et le temps presse.

 

Un soir de pleine lune, Hannie remarque une étrange silhouette qui se faufile en direction de la maison du maître. La curiosité emporte Hannie qui décide d’en savoir davantage. Peut-être découvrira-t-elle où  se trouve le maître qui a quitté ses terres depuis de nombreux mois. Une filature qui l’emportera aux confins du Texas accompagnée de Lavinia et de Juneau Jane, l’enfant indésirable.

 

1987, un siècle après, Benny trouve un poste d’enseignante à Augustine, petite bourgade de la Louisiane. Elle est vite confrontée à la réalité concernant ces enfants tous la plupart désœuvrés. Susciter leur intérêt est un immense challenge que Benny veut concrétiser. Les premières semaines sont affreuses. Mais malgré cela elle va trouver une alternative ambitieuse et qui pourrait mettre en avant ces enfants. De balade en balade et grâce à des rencontres inopinées et souhaitées, Benny va mettre à jour l’héritage laissé à cette ville qui se meurt. Les enfants sont mis à contribution et découvre leurs ancêtres et leurs histoires communes. Un journal, des photos, un livre caché aux annotations mystérieuses, tout est là, à portée de mains enfin de comprendre d’où ces enfants viennent pour mieux appréhender leur futur.

 

Lisa Wingate signe un roman époustouflant. Écrit à partir de faits réels recoupés dans un journal trouvé dans de vieilles archives poussiéreuses, Lisa Wingate décortique un pan de l’histoire et ses conséquences. Une épopée vive et impressionnante où le lecteur navigue entre le passé et le présent. Les histoires se recoupent et s’imbriquent. Une aventure haletante portée par des personnages charismatiques. Le présent reflet du passé, aux conséquences multiples, des sujets forts (l’esclavagisme et la ségrégation) font de ce roman un uppercut formidable. La plume de l’auteur m’a accaparé dès le départ. Elle met en exergue avec perfection les difficultés d’être noir dans un pays de blancs et ce que cela engendre, la pauvreté et l’exclusion. Un roman poignant où les personnages attachants et touchants vous porteront dans ce dédale de l’insignifiance et où la liberté est chère. Un roman subjuguant de par sa qualité et du scénario irréprochable. Un roman éprouvant où les différents rebondissements vous prennent aux tripes. Un roman lumineux où l’espoir est la force principale.

 

Je ne peux que conseiller cette lecture qui a été un véritable coup de cœur pour moi. Lisa Wingate a un talent indéniable pour parler de cet héritage américain que beaucoup veuille occire.

 

 

UNE CHRONIQUE DE #ESMERALDA

TOUTES LES CHANCES QU’ON SE DONNE, un recueil de nouvelles de Kevin Hardcastle.

Littérature Nord Américaine

ALBIN MICHEL

COLLECTION TERRES D’AMERIQUE

#PICABORIVERBOOKCLUB


Avec ce premier recueil, l’auteur de Dans la cage nous entraîne dans un univers qui pourrait sembler distant et étranger. Les onze nouvelles réunies ici se déroulent dans les étendues sauvages du nord de l’Ontario et de l’Alberta, au coeur d’un environnement rural et impersonnel : fermes et forêts, sites miniers et petites villes. Mais sous la plume acérée et nerveuse de Kevin Hardcastle, qui mêle violence et tendresse avec une sincérité rare, surgit une bouleversante humanité : celle de chacun des protagonistes, qu’ils soient officier de police, infirmière, combattant de free fight, retraitée ou criminel à la petite semaine, lesquels tentent avec la même pulsion de vie de se laisser une chance, en cherchant dans le monde qui est le leur un peu de douceur et de beauté.
Illuminé par la grâce, un recueil coup de poing signé par l’un des écrivains canadiens les plus prometteurs de sa génération.

Ma note : 4,5/5 mention « à découvrir »

Traduction de l’anglais (États-Unis) par Janique Jouin-de-Laurens

256 pages

Disponible en numérique et broché

Nouveauté 2021


MON AVIS

Je suis très heureuse de retrouver Kevin Hardcastle avec ce nouveau titre, un recueil de 11 nouvelles.
 
Le vieux Marchuk
La corde
Frontière du Montana
Devoir attendre
Bandits
Celui-là ne serait sûrement pas une grande perte
Au ras des champs
Poursuivi par les coyotes
La forme d’un homme assis
Toutes les chances qu’on se donne
La plupart des maisons n’avaient plus de lumière
 
Onze histoires, onze personnages aux mille et une vies. Là-bas, loin de tout, où la terre appelle à la dureté, à la survie, aux choix et à ses conséquences. Colère, dépression, violence, haine tout autant de sentiments qui s’emploient à rendre la vie noire ou rose (selon le point de vue). Une vie enfermée dans ce cycle destructeur où seule la chance que l’on s’accorde (tant que l’on puisse) est l’unique clef qui ouvre les portes (du paradis ? de l’enfer ?).

 

La noirceur est omniprésente telle des volutes de fumée. Une atmosphère angoissante et terriblement oppressante. Onze récits tous aussi différents les uns que les autres. J’ai été heureuse de retrouver Daniel, héros de Dans la cage, une sorte de préquel à sa propre histoire. Des personnages torturés, pris de remords, qui vacillent entre espoir et désillusion. La croyance en cet avenir meilleur est omniprésent, mais la vie est une sacrée garce farceuse. Ces chances à portée de main, trop souvent insaisissables.

 

J’ai adoré retrouver la plume de Kevin Hardcaslte qui me semble davantage mature dans ce format. Dans son style bien à lui à la frontière entre le récit noir et le récit sociétal, il propose onze nouvelles d’une qualité intransigeante. Une plume où force et réalité se côtoient pour le pire et surtout le pire. L’étincelle salvatrice est rare et délectable. Une cavalcade sans foi ni loi. Pas de remord ni de choix, ni d’espoir, juste la seule constatation morbide que le mal est partout, violent, intransigeant, égoïste. Et pourtant, là, entre les mots, la chance est ici, prête à être saisie et à changer les vies.

 

Kevin Hardcastle est sans contexte un auteur au talent indéniable et à suivre. Un recueil d’une magnifique puissance où les mots m’ont transporté au-delà du possible, aux confins de la tristesse.

 

A découvrir absolument !

 

UNE CHRONIQUE DE #ESMERALDA

LA LUNE DU CHASSEUR, un roman de Philip Caputo.


Couverte de forêts, peuplée d’ours, de cerfs, d’élans et d’innombrables espèces d’oiseaux, la péninsule supérieure du Michigan est une région splendide et sauvage. Will Treadwell, propriétaire d’un pub près du lac Supérieur, y joue à l’occasion les guides de chasse.
Pour lui et ses semblables, les temps sont durs. Les valeurs de ces hommes « d’un autre temps » sont mises à mal, leurs femmes et leurs enfants les comprennent de moins en moins.
À la crise économique qui frappe la région, s’ajoute une crise existentielle : nos héros subissent aujourd’hui les affres d’une époque où ils ne trouvent plus leur place. La dépression guette, et une nature magnifique n’est pas toujours suffisante pour la tenir à distance.
Philip Caputo nous conte ici les histoires de Will et de ceux qui l’entourent. Autant de portraits sensibles de ces hommes qu’il connaît, qu’il côtoie, et qui ne s’y retrouvent plus. Des hommes aux prises avec leurs émotions, qui, longtemps, ont préféré affronter seuls leurs démons plutôt que d’avouer leur fragilité. Mais les temps changent…

 
Ouvrir le roman de Philip Caputo s’est se prendre une rafale de vent chargés d’une multitude d’odeurs venues de la forêt, du lac, des hommes et de leurs peines. C’est subir la sauvagerie des terres. Se laisser porter part cet instinct de survie. Affronter l’indéniable perte de soi, s’en remettre à la vie comme à la mort.
Will Treadwell est le pivot central d’un histoire façonnée par de nombreuses histoires. Gérant d’un bar, il est devenu les oreilles et les yeux d’un monde où les hommes vont à vau-l’eau. Des guerriers, des indiens, des travailleurs, il les écoute et il voit. Guide de chasse, il est le meilleur et c’est dans la forêt avec ses chiens qu’il aime se ressourcer. Le silence absolu, les arbres à perte de vue, les animaux, les oiseaux, la nature, rien de mieux pour affronter son passé et tenter de le panser.

 

Paul, Bill, Tom, Lisa, Devin, Rick, Elise, Trey, Kidman, Walsh, Lewis, Hall, Jeff autant d’hommes et de femmes qui ont un jour croisé la route de Will ou du Lac Supérieur.

 

Construit tel un roman choral, Philip Caputo nous fait découvrir leurs vies tout au long de sept histoires. Histoires bouleversantes, cruelles, mais d’une humanité si profonde. Comme si l’homme se révélerait dans toute sa splendeur dans la souffrance, dans la douleur. Sept histoires profondément touchantes où la nature à une place prépondérante, soignant les douleurs, exorcisant les maux, pansant les blessures. Dans cette nature, il serait possible d’y voir des symboles : un cerf, des oiseaux, des loups, des ours. Des étoiles et cette magnifique lune complice souvent du chasseur.

 

Philip Caputo signe un roman extraordinaire. Dès les premières lignes j’ai su que l’alchimie opérerait. Une plume envoûtante, le bon mot au bon moment, comme si ses mots prenaient vie et forme, là sous mes yeux. Il est très rare quand un roman me touche à ce point. Et ce final sous le ciel étoilé en plein hiver, wow, la cerise sur le gâteau. Un cycle qui se finit et un nouveau qui s’ouvre. Un héritage du meilleur à venir.  Philip Caputo parle de la mort avec un aplomb certain et un amour de la vie tout en gardant à l’esprit les drames qui façonnent ses hommes et ses femmes. Ceux qui les ont acceptés et qui ont en font une véritable force. Ceux qui sont dans le déni et qui avancent tant bien que mal, un pas après l’autre, vers cette lumière bien trop lointaine. Philip Caputo insuffle à sa prose une force constante, combattant chaque état d’âme, et de la bienveillance.

 

Un roman fort, poignant, percutant que je vous invite vivement à découvrir !

 

Un bol d’air pur à vous faire frissonner !

 

Une chronique de #Esméralda

Les femmes n’ont pas d’histoire d’Amy Jo Burns

Littérature Nord-Américaine – Roman sorti le 18 février 2021
Editions Sonatine

Ma note : 4/5 mention « à découvrir »


Résumé : Un récit d’émancipation vibrant de beauté et de rage.
Dans cette région désolée des Appalaches que l’on appelle la Rust Belt, la vie ressemble à une damnation. C’est un pays d’hommes déchus où l’alcool de contrebande et la religion font la loi, où les femmes n’ont pas d’histoire. Élevée dans l’ombre de son père, un prêcheur charismatique, Wren, comme sa mère avant elle, semble suivre un destin tout tracé. Jusqu’au jour où un accident lui donne l’occasion de reprendre sa vie en main.

Ce premier roman inoubliable, qui dépeint la lutte de deux générations de femmes pour devenir elles-mêmes dans un pays en pleine désolation, annonce la naissance d’une auteure au talent époustouflant.


L’avis de #Lilie : Voilà un roman à côté duquel je serai passée si les éditions Sonatine n’avaient pas proposé un partenariat avec le Picabo River Book Club ! En effet, même si je m’ouvre à la littérature Nord-Américaine depuis quelques mois maintenant, je n’ai pas encore le réflexe de guetter toutes les sorties… Néanmoins, je me suis notée le nom de l’autrice car sa plume m’a bouleversée et je compte bien continuer à la lire.

Nous faisons ici connaissance avec Wren, une jeune fille qui vit dans les Appalaches avec sa mère, Ruby, et son père, Briar. Très isolés, ils ont peu d’interaction sociale et vivent reclus, à l’abri du regard des gens. Seule Ivy, la meilleure amie de Ruby, leur rend régulièrement visite avec ses trois fils. Pourtant, le jour où Ivy a un accident, tout va basculer et Wren va voir sa vie changer du tout au tout.

Au départ, j’ai eu un peu de mal à cerner Wren. Amoureuse de ses montagnes, effrontée, elle a soif de liberté et de rencontre. Elle va d’ailleurs en vivre une troublante avec Caleb, un jeune homme vivant en foyer qui va la bouleverser mais aussi, d’une certaine manière, lui ouvrir les yeux. Ruby et Ivy, elles aussi, avaient des rêves plein la tête quand elles étaient plus jeunes. Malheureusement, la vie en a décidé autrement et les voilà maintenant dans ces montagnes, dont elles voulaient tant s’éloigner, à s’embourber dans une vie qui ne leur ressemble pas du tout. Briar, le père de Wren, est un homme mystique, taiseux et qui, à part avec ses serpents, a bien du mal à communiquer. Ayant survécu à la foudre, il est devenu manipulateur de serpents et un homme de Dieu. Très mystérieux, on le découvre, en partie, au fil des pages mais pour moi, c’est un personnage sombre, qui ne m’inspire aucune confiance. Enfin, il y a Flynn, un moonshiner de la montagne qui, lui aussi, va se révéler comme un personnage important de l’histoire. Homme de cœur et de parole, il va connaître son lot d’épreuves qui vont l’endurcir mais qui ne le feront pas dévier de sa ligne de conduite.

Ce roman est une jolie découverte. Sa construction en quatre temps est assez originale. Au départ, on découvre Wren, sa famille et l’accident qui va tout changer. Dans un second temps, on en apprend plus sur Flynn puis, dans une troisième partie, sur Ruby et Ivy. Enfin, on revient au présent et on découvre le dénouement de cette histoire. Un peu perdue au départ, je me suis vite laissée happer par l’atmosphère sombre des Appalaches et par les mystères qui entouraient les différents personnages. La plume de l’autrice est très visuelle et nous embarque totalement dans son intrigue. On tremble, on espère et on pleure avec eux et même si j’ai ressenti quelques longueurs, c’est une lecture assez addictive et une belle histoire de femmes. En effet, elles sont au centre de l’intrigue et l’autrice dénonce la mise en avant perpétuelle des hommes au détriment des femmes qui sont toujours des épouses, des sœurs ou des filles de. En bref, un beau roman écrit par une femme pour rendre hommage aux femmes.

Pour conclure, « les femmes n’ont pas d’histoire » est une très belle découverte. C’est un roman qui ne laissera personne indifférent mais qui ne plaira sûrement pas à tout le monde. Personnellement, je me suis laissée entraîner en plein cœur de la montagne et ait découvert des héroïnes fortes, avec de la suite dans les idées et une réelle volonté d’avancer.

Retrouvez ce roman sur le site des éditions Sonatine

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AFFAMÉE, un roman de Raven Leilani.

Non, c’est juste qu’il y a parfois des heures grises et anonymes, comme maintenant. Des heures où je suis désespérée, affamée, des heures où je sais comment une étoile devient du vide.


Un premier roman aussi sulfureux que dérangeant
Edie, jeune Afro-Américaine, a décroché un poste dans l’édition, mais il semble toujours y avoir quelqu’un de plus respectable ou de plus  » blanc  » prêt à prendre sa place. Côté sexe, sa vie est assez débridée, mais sentimentalement les résultats ne sont guère satisfaisants. Or voilà qu’elle rencontre – par Internet – Eric, un homme blanc plus âgé qu’elle, avec qui elle entame une aventure aussi torride qu’ambiguë.
Elle fait bientôt la connaissance de son épouse, qui lui propose de venir habiter chez eux pour s’occuper de leur fille adoptive, une adolescente afro-américaine un peu perdue dans ce milieu huppé.
La cohabitation – floue, sous tension – va exacerber les conflits latents, et générer des situations pour le moins inhabituelles, sur fond de séduction et d’incompréhension.
Avec ce premier roman aussi sulfureux que dérangeant, Raven Leilani dresse un tableau acerbe des liens sociaux et raciaux dans l’Amérique contemporaine, où tabous et fantasmes mènent la danse.

 
AFFAMÉE étonne, subjugue, indigne, offusque. Pas de demi-mesure avec le premier roman de Raven Leilani, on aime ou pas. Tous les avis se mettent pourtant d’accord sur le talent de l’auteure.
Pour ma part j’ai adoré et je vous explique pourquoi.
Edie porte en elle un douloureux héritage. Telle une malédiction qui se transmet, elle n’y échappera pas malgré toute sa volonté. Un vide, un abysse où l’amour s’y écoule, s’y noie. Un manque viscéral qui ne sera pas comblé par un père ou la religion. Alors Edie grandit comme elle le peut, développant un certain intérêt pour le sexe, mirage acceptable où l’amour semble y prendre racine. Elle aime les corps, la sueur, la violence, ces blessures qui la font vivre dans un monde où l’absence est bien trop présente. L’attention, l’inattention brutale de ces échecs qui s’accumulent. Edie court après tout cela. Un semblant attentif à ses désirs, à ses caprices, à ses rêves. Une noire défaillante dans un monde où le « noir » doit survivre. Edie, guerrière à l’allure maussade, désabusée, avide de croire à la vie, à l’amour toxique, à l’amour tout court, court après cette chimère qui prend, alors, la forme d’Eric. Quarantaine, pas franchement beau, pas franchement laid, il a le bagou, le goût de l’interdit, le goût de l’audace, le goût où le tout devient possible. Irréalité qui dure des semaines se transformant tel le carrosse de Cendrillon, la réalité a souvent un goût amer de désillusion.

 

Edie s’immisce dans la vie d’Eric et de sa femme qui l’encourage à s’installer dans leur maison. Un tableau inédit et grotesque où l’appropriation de l’identité fait figure d’un mauvais jeu de rôle. Edie récure chaque centimètre de la maison, laissant ici et là sa trace, son emprunte, et chapardant ces objets inutiles. Deviendrait-elle blanche ? La femme quant à elle, observe maladroitement d’une envie malsaine et nauséabonde. Humiliation ultime de l’intimité, Edie devient un objet de fantasme qu’elle décortique minutieusement, autopsie du vivant. Blanc et Noir, confrontation silencieuse de deux mondes où tout les oppose, peinture caricaturale de la blessure sociétale. 

 

Désirs, envies mortifères, passion, concupiscence, avarice, avidité, égoïsme rythment une histoire hors norme portée par une plume talentueuse, vorace qui accapare le lecteur dès le départ. Elle scande, elle hurle la douleur et la passion émiettant les blessures, les espoirs et la réalité, déliant le vraisemblable au cœur des tourments. De longues énumérations et descriptions me faisant penser aux chants des esclaves. Si l’histoire et le scénario se veulent simple tout ce qui agrémente le récit a su me séduire. La force des mots, le symbolisme récurrent, une héroïne paumée au milieu d’un monde cruel et de ces manquements, l’agencement des scènes, l’ambiance particulière m’ont séduite. Une plume atypique qui sait jouer à la perfection entre la douceur et la violence portant à bout de doigts la réalité.

 

Je ne peux que vous inciter à vous faire votre propre avis, pour ma part cette première rencontre avec l’auteure fut merveilleuse.

 

Une chronique de #Esméralda

L’AGONIE DES GRANDES PLAINES, un roman de Robert F. Jones


Wisconsin 1873. À la mort de ses parents victimes de la grande crise financière, Jenny Doussmann part dans les Grandes Plaines rejoindre son frère, Otto, vétéran de la guerre de Sécession devenu chasseur de bisons. Ceux-ci commencent à se faire rares, sans compter les rivalités entre chasseurs et la plupart des tribus indiennes entrées en guerre. Le premier hiver de ces deux émigrants allemands, seuls dans l’immensité, tourne au cauchemar.
Ils seront sauvés par une vieille connaissance, Two Shields, un Cheyenne du Sud qui s’engage à veiller sur eux. Devenus membres de sa tribu, Jenny et Otto devront combattre à la fois d’autres chasseurs et des tribus ennemies des Cheyennes. Dans ce roman sauvage et lyrique, les Grandes Plaines sont le réceptacle d’un monde à l’agonie et font corps avec l’Indien et le bison décimés. Ce tableau de l’Ouest américain, avec ses descriptions crépusculaires, mais réalistes, n’épargne personne, animaux et humains : Indiens comme Blancs.

Début de la Grande Dépression, 1873, en pleine conquête de l’Ouest, Robert F. Jones nous plonge dans un roman à la fois douloureux et lumineux.

 

Jenny, 16 ans, vient de vois mourir ses parents. Son père pendu dans la grange et sa mère qui vient de s’empoissonner. Terrible conséquence de cette crise que traverse l’Amérique, décimant de nombreux hommes vaillants et par répercussion les familles.
Son père, issu de la communauté allemande, à traverser l’Atlantique pour un avenir meilleur où la liberté d’expression ne serait pas entravée. Jenny se retrouve seule à organiser les obsèques de ses parents dans l’attente que son grand frère Otto revienne de l’ouest. Jenny a une forte personnalité et des qualités rares. Sa persévérance, son obstination, ses qualités de chasseuse, sa patience et son hardiesse lui valent l’admiration de son grand frère, aventurier dans l’âme, qui après avoir réglé les affaires de son père l’embarque pour le grand Ouest.

Nature hostile, animaux sauvages, aucun confort, juste des bisons à perte de vue et cette odeur détestable des carcasses pourrissantes et des peaux. Entre désolation et émerveillement, Jenny est ébahie par ce nouveau monde qui s’offre à elle. Nullement désappointée, elle prend rapidement en charge les affaires du camp composé donc de son frère Otto, du Two Shields, d’un ancien soldat et d’un vieux roublard pas très net. Et puis plus tard, elle apprend à tuer les bisons et recueillir sa viande. Alors qu’Otto part livrer les peaux, le voyage dérape. Le chargement est attaqué et Otto est considéré comme mort. Jenny décide aussitôt de partir à sa recherche, ne croyant nullement à cette information. Démarre ainsi un long voyage vers l’improbable.

J’ai pris beaucoup de temps pour lire ce roman notamment la première partie qui s’étale sur les descriptions des différents personnages et de la nature environnante. L’auteur prend le temps de bien ancrer son histoire que cela soit dans le contexte historique, politique et géographique. La nature a une place prépondérante et dont il convient de ne pas légitimer. Peu à peu il nous porte vers cette question cruciale : la décimation des bisons mèneront-ils vers la perte des autochtones ? La seconde partie est tournée vers l’appropriation de l’identité communautaire. Jenny et Otto sont recueillis par le clan des Cheyennes et vont découvrir leurs us et coutumes, leurs croyances. Peu à peu se dépeint un tableau sociétal hypnotisant. Leurs rapports avec la nature sont subjuguant. Il est agréable de se laisser porter par la plume et le scénario de Robert F. Jones. Un roman à mi-chemin entre le natur-writing et le western décrivant avec minutie et prestige une époque où la cruauté prévaut sur la préservation, où la conquête représente tout ce qu’il y a de plus ignobles. Un roman porté par des personnages charismatiques et un univers impitoyable.

J’ai beaucoup apprécié ce roman. Le démarrage a été difficile et puis vient ce moment crucial où tout coule de source. Un final tonitruant qui m’a laissée un peu sur ma faim mais qui conclut à merveille un roman pittoresque et fabuleux !

A découvrir.

Une chronique de #Esméralda